Diffusé ce soir sur Canal+, le film Leurs enfants après eux (2024) de Zoran et Ludovic Boukherma est une adaptation du roman couronné du Prix Goncourt de Nicolas Mathieu. Déjà reconnus pour leur cinéma singulier mêlant genre et observation sociale (Teddy, L’Année du requin), les deux réalisateurs reviennent à un ancrage plus naturaliste. Rencontre Bulles de Culture avec deux cinéastes qui explorent, avec sensibilité et pertinence, les failles et aspirations de la France populaire.
Rencontre avec Zoran et Ludovic Boukherma : “Ce qui nous anime, c’est avant tout la question sociale”

Bulles de Culture : Bien que Leurs enfants après eux soit une adaptation, on retrouve néanmoins des thématiques très personnelles et déjà présentes dans vos précédents films. Qu’est-ce qui vous inspire dans votre approche du cinéma ?
Zoran Boukherma : Ce qui nous anime, c’est avant tout la question sociale. Même quand on explore le cinéma de genre, comme avec Teddy ou L’Année du requin, il y a toujours ce désir de raconter la société dans laquelle on vit. On s’intéresse au déterminisme social, à la reproduction des classes, à cette quête d’une place dans un monde souvent inhospitalier, surtout quand on vient d’un milieu modeste. Avec Leurs enfants après eux, on est dans cette continuité. Nicolas Mathieu y décrit une France périphérique qui résonne profondément avec notre propre enfance, nos propres racines.
Ludovic Boukherma : C’est amusant parce qu’écrire des films a d’abord été un échappatoire pour nous. Enfants, on rêvait de quitter notre Lot-et-Garonne natal, qu’on trouvait étriqué. Pourtant, paradoxalement, nos histoires reviennent toujours à cette France rurale. Le roman de Nicolas Mathieu, bien que ce ne soient pas nos mots, raconte précisément cette France : celle où nous avons grandi, celle des gens ordinaires.
Bulles de Culture : Justement, quitter cette région pour Paris était-il une évidence pour faire du cinéma ?
Zoran Boukherma : Complètement. Adolescents, nous avions ce désir d’évasion, et le cinéma est devenu un prétexte pour partir. Nous savions que pour faire des films, il fallait se rapprocher du centre névralgique qu’est Paris. Pour ma part, j’ai étudié à l’École de la Cité, fondée par Luc Besson, en section scénario. Ludovic, lui, n’a pas suivi d’école de cinéma, mais nous avions cette intuition naïve qu’il fallait être à Paris pour percer.
Ludovic Boukherma : C’était un pari un peu naïf. On a commencé à faire des courts-métrages avec un simple appareil photo Reflex. À l’époque, on ne connaissait ni les écoles comme La Fémis, ni les différents métiers du cinéma. On voulait juste réaliser des films, probablement parce que c’était le seul métier lié au cinéma que nous connaissions, avec celui d’acteur. Mais ce désir s’est précisé grâce à notre passage en lycée théâtre, où nous avons eu un premier contact avec la mise en scène.
Bulles de Culture : Votre parcours a été marqué par une première reconnaissance cannoise avec Willy 1er (2016), votre premier film, sélectionné à l’ACID. Puis, votre deuxième long métrage, Teddy, est sorti en pleine pandémie. Comment avez-vous vécu cette période ?
Ludovic Boukherma : Teddy a été un paradoxe. D’un côté, nous étions honorés d’être sélectionnés sous le label « Cannes 2020 », proposé par le Festival en soutien de certaines œuvres pendant la pandémie. De l’autre, c’était une année sans festival. Obtenir ce label sans pouvoir partager le film avec le public a été frustrant.
Zoran Boukherma : C’était une période compliquée pour tout le monde, bien sûr. Mais en tant que jeunes réalisateurs, voir notre deuxième film, fruit de plusieurs années de travail, freiné juste avant sa sortie, a été difficile. Nous avions réussi à faire un film qui mélangeait genre et social, et nous étions impatients de le partager. Heureusement, ce défi nous a renforcés et a nourri notre envie de continuer à créer.
“Leurs enfants après eux reste fidèle à nos thématiques de prédilection : le déterminisme social, le tableau de la désindustrialisation, la France périphérique”

Bulles de Culture : Après deux films dits de « genre », vous revenez avec Leurs enfants après eux à une œuvre sociale. Était-ce un besoin de renouvellement ?
Ludovic Boukherma : Je pense qu’on fait toujours des films en réaction à nos projets précédents. Chaque nouveau film reflète souvent les frustrations qu’on a pu ressentir avec les précédents. Cela dit, on n’a jamais eu pour ambition d’être catalogués comme des réalisateurs de cinéma de genre. En France, il y a peut-être une tendance à mettre les gens dans des cases, mais on ne veut pas s’y enfermer. Ce qui nous attire dans le genre, c’est avant tout la possibilité de parler de sujets sociaux.
Dans Teddy, par exemple, on aborde le complexe de classe. Le cinéma de genre permet de traiter ces thèmes de manière décomplexée, avec une certaine légèreté. L’histoire de loup-garou évoquait, pour nous, la radicalisation, de manière détournée. Utiliser cette légèreté pour explorer des problématiques sociales plus lourdes est une approche qui nous plaît.
Zoran Boukherma : Le genre est aussi pour nous une façon de rendre les thématiques sociales plus accessibles et divertissantes. Si on prend plaisir à créer un film, on se dit que le spectateur en prendra aussi à le regarder. Cette démarche se poursuit dans Leurs enfants après eux, même si ce n’est pas un film de genre au sens classique du terme. Il n’y a ni monstre, ni horreur, mais la mise en scène et le ton ont été pensés avec la même générosité.
Ludovic Boukherma : Leurs enfants après eux reste fidèle à nos thématiques de prédilection : le déterminisme social, le tableau de la désindustrialisation, la France périphérique. Ce sont des sujets que Nicolas Mathieu explore dans son roman avec une puissance sociale et des touches de genre. On y trouve du western, du thriller, de la romance. Cela nous a séduits, car cela éloignait le film du naturalisme pur, pour permettre une exploration de différents registres.
Zoran Boukherma : On a grandi avec des références très américaines, qu’on a insufflées dans Teddy ou L’Année du requin. Même en adaptant un roman comme celui de Nicolas Mathieu, ces influences persistent. L’idée est de faire cohabiter ce cinéma américain, généreux et spectaculaire, avec une sensibilité plus ancrée dans le cinéma français. C’est une continuité de ce qu’on a initié avec nos premiers films.
Bulles de Culture : Étiez-vous déjà familiers de Nicolas Mathieu et de son œuvre avant cette adaptation ?
Ludovic Boukherma : Pas vraiment. Moi, je suis très tourné vers la littérature américaine, notamment le Southern Gothic [NDLR : propre aux États-Unis, ce genre littéraire est influencé par des éléments de la fiction gothique et la culture du sud de l’Amérique]. Je lis beaucoup de Faulkner, Carson McCullers ou Toni Morrison. Nicolas Mathieu n’était pas dans mes habitudes de lecture, mais son discours sur la France populaire m’avait marqué en interview.
Zoran Boukherma : Pour ma part, je lis habituellement de la littérature française contemporaine, comme Édouard Louis ou Didier Eribon. Mais c’est en lisant Leurs enfants après eux, sur une proposition de Gilles Lellouche, que nous avons été conquis. On s’est totalement retrouvé dans le propos social du roman.
Bulles de Culture : C’est votre première adaptation. Comment en apprend-on les codes ?
Zoran Boukherma : Le livre est déjà très cinématographique dans sa construction. Quand on le lit, on visualise des scènes de film. Notre travail a surtout consisté à décider ce qu’on allait garder ou laisser de côté. Dans le roman, il y a deux temporalités : celle des quatre étés, que nous avons conservée, et des moments “rapportés”, comme Anthony à Paris ou un passage au Maroc. Ces éléments, bien qu’intéressants, étaient en dehors du cadre des étés, et nous avons choisi de nous concentrer sur cette période charnière de l’adolescence, pour capturer l’ennui, les premières expériences et ce que cela signifie de grandir dans une vallée marquée par l’effondrement industriel.
Ludovic Boukherma : Nous voulions éviter de tomber dans une adaptation trop “fétichiste”. Il y a des films qui s’accrochent au texte original jusqu’à citer des passages du livre, mais cela donne souvent un résultat figé. Ce qui nous intéresse, c’est de s’approprier le roman pour créer une œuvre autonome. Les meilleures adaptations, comme Shining de Kubrick ou Carrie de De Palma, parviennent à exister par elles-mêmes. Nicolas Mathieu nous a décomplexés à ce sujet en nous disant : “Faites votre truc.”
Bulles de Culture : Comment avez-vous travaillé sur le personnage du père, joué par Gilles Lellouche, que vous avez particulièrement développé dans le film par rapport au livre ?
Zoran Boukherma : Certains aspects du personnage, comme son alcoolisme, sont racontés de manière indirecte à des moments bien précis dans le livre. Nous avons voulu mettre ces éléments au premier plan, notamment à travers la journée du 14 juillet, où il attend son fils.
Ludovic Boukherma : Nous avons également choisi d’ajouter Hélène [NDLR : joué par Ludivine Sagnier], l’ex-femme de Patrick, à cette scène du 14 juillet, ce qui permet de tisser un parallèle entre les relations amoureuses du père et du fils : celle de Patrick, terminée mais toujours présente, et celle d’Anthony, qui débute. Gilles Lellouche a apporté énormément à ce rôle. Il commence le film en occupant l’espace avec force et violence, puis s’efface progressivement dans le silence. Son jeu subtil et ses regards en disent bien plus que les dialogues.
Bulles de Culture : Le choix de Paul Kircher pour le rôle d’Anthony semble aussi démarquer avec le personnage décrit dans le roman. Pourquoi avoir fait ce choix ?
Zoran Boukherma : Paul Kircher nous a séduits dès les premiers essais. Dans le roman, Anthony a un côté “bagarreur”, très direct. Paul, lui, est tout l’opposé : il a quelque chose de rêveur, de lunaire, qui nous a plu. Cela nous a permis de nous approprier le personnage et de l’amener dans notre univers, là où les marginaux et les inadaptés trouvent toujours leur place.
Ludovic Boukherma : Paul a aussi résolu un défi narratif majeur : comment représenter le passage du temps ? Il fallait un acteur capable de jouer à la fois un garçon de 14 ans et un jeune homme de 20 ans. Paul a cette dualité naturelle, entre adolescence et maturité, ce qui nous a permis de garder un lien fort entre le spectateur et le personnage tout au long du film.
“La musique reflète les personnages avant tout”

Bulles de Culture : La musique joue un rôle important dans le roman Leurs enfants après eux. Comment avez-vous intégré cet aspect dans le film ?
Zoran Boukherma : Dès le début, nous savions que ce serait un film musical, à l’image du livre. Nous avons utilisé des chansons préexistantes que tout le monde connaît, comme My Girl ou Where Is My Mind, mais réinterprétées pour le film. Amaury Chabauty, notre compositeur, a eu l’idée de les reprendre avec une chorale, ce qui a créé un pont entre la musique originale et ces morceaux emblématiques.
Ludovic Boukherma : Nous avons également inclus des choix personnels, comme Un Samedi soir sur la Terre de Cabrel, qui n’est pas dans le roman. Ce titre est un clin d’œil à nos origines du sud-ouest. La musique reflète les personnages avant tout, pas seulement une nostalgie des années 1990.
Bulles de Culture : Votre duo est inséparable depuis le début de votre carrière. Vous arrive-t-il de vous poser la question de travailler séparément, ou est-ce toujours une évidence de collaborer ensemble ?
Zoran Boukherma : La question ne se pose même pas. Nous n’avons jamais envisagé de faire des films séparément. Franchement, on ne comprend même pas comment certains arrivent à réaliser seuls ! Entre la charge de travail et le stress, être deux est un avantage énorme.
Ludovic Boukherma : Quand on trouve le bon coauteur, on ne le lâche pas. On a cet exemple avec les frères Dardenne ou Nakache/Toledano. Être deux, c’est avoir un premier spectateur avec soi en permanence. Par exemple, quand Zoran écrit une scène, je peux la relire avec un regard neuf et inversement.
Zoran Boukherma : Et comme on est frères, on partage le même bagage : une enfance commune, des références similaires. On n’a pas besoin de tout expliquer dans le détail, ce qui fait gagner un temps fou. En général, quand l’un commence une phrase, l’autre sait déjà où elle va finir.
Ludovic Boukherma : Avec d’autres coauteurs, il faudrait plus d’explications, car le vécu diffère. Mais entre nous, l’écriture est fluide et rapide. Et sur le plateau, c’est pareil.
Zoran Boukherma : C’est aussi un vrai soutien face à la pression du tournage. Être deux permet de partager les doutes, d’ouvrir les débats, et cela rassure même l’équipe. Tout le monde se sent plus libre de participer aux discussions. Au final, faire un film reste un travail collectif. Entre nous, les producteurs, le chef opérateur, la scripte, la monteuse… c’est un travail d’équipe. Le fait d’être deux rend cette dynamique encore plus naturelle.
En savoir plus :
- Date de sortie France : 04/12/2024
- Distribution France : Warner Bros. France
- Distinction : Prix Marcello Mastroianni du meilleur espoir pour Paul Kircher à la Mostra de Venise 2024
- Leurs enfants après eux est diffusé sur Canal+ le mardi 10 juin 2025 à 21h10
- Le film est proposé en streaming et en replay sur myCANAL
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