France, Italie, États-Unis… toujours visible en salle, Hiver à Sokcho et son réalisateur Koya Kamura continuent de rafler des prix en festivals. L’avis et la critique film de Bulles de Culture, ainsi que notre interview de la talentueuse compositrice Delphine Malaussena.
Synopsis :
A Sokcho, petite ville balnéaire de Corée du Sud, Soo-Ha (Bella Kim), 23 ans, mène une vie routinière, entre ses visites à sa mère (Mi-Hyeon Park), marchande de poissons, et sa relation avec son petit ami, Jun-Oh (Doyu Gong). L’arrivée d’un Français, Yan Kerrand (Roschdy Zem), dans la petite pension dans laquelle Soo-Ha travaille, va réveiller en elle des questions sur sa propre identité et sur son père français dont elle ne sait presque rien…
Hiver à Sokcho : un très joli premier film sensible et sensoriel

Avec un scénario de Stéphane Ly-Cuong et Koya Kamura, une image d’Élodie Tahtane, des décors de Hyein Ki, des costumes de Suhee Hong, un son de Martin Sadoux, un montage d’Antoine Flandre, une musique originale de Delphine Malaussena et une réalisation de Koya Kamura, Hiver à Sokcho est une adaptation cinématographique du premier livre éponyme de l’écrivaine franco-suisse Elisa Shua Dusapin, publié aux éditions ZOE en 2016.
C’est aussi le premier film de Koya Kamura et celui-ci s’ouvre sur le bruit du vent et une image de montagne à la beauté sobre et évocatrice d’une peinture à l’encre. Cette même encre utilisée par Yan Kerrand, un auteur de bande dessinée français, interprété tout en finesse et silence par Roschdy Zem, qui débarque dans la pension d’une petite ville portuaire de Corée du Sud, où est employée la jeune Soo-Ha, incarnée avec nuance et mélancolie par Bella Kim, dont c’est le premier rôle.
Soo-Ha partage sa vie entre son travail et ses proches, sa mère poissonnière (Mi-Hyeon Park, vue dans la série Squid Game) et son petit ami mannequin Doyu Gong), quand son patron (Tae-Ho Ryu, vu dans le film Memories of Murder), parce qu’elle parle français, la charge d’accueillir et de servir de guide à ce mystérieux client étranger.
Cette rencontre inattendue va peu à peu éveiller en elle le désir d’en savoir plus sur ses origines et un père français qu’elle n’a jamais connu. Elle va aussi lui donner l’envie de se rapprocher. Sauf que ce Kerrand, qui mange du papier, goûte de l’encre et fait surgir des images sur des page blanches à grands coups de traits, ne peut répondre aux attentes d’une Soo-Ha, dont l’intériorité tourmentée se dévoile dans des séquences d’animation oniriques.
Notre avis ?
Avec Hiver à Sokcho, le Coréen Koya Kamura signe un très joli premier film, à la fois sensible et sensoriel, sur une rencontre impossible entre deux êtres que tout oppose.
Secrets de tournage, anecdotes : le saviez-vous ?
- Le roman d’Elisa Shua Dusapin, qui a inspiré le film, a reçu de nombreux prix, dont le National Book Award 2021 dans la catégorie Littérature traduite pour la version en anglais d’Aneesa Abbas Higgins pour les éditions Open Letter Books.
- La réalisation et la conception des séquences animées sont signées Agnès Patron.
- Le film a reçu plusieurs récompenses :
– Prix à la création de la Fondation Gan pour le Cinéma 2022 à partir du scénario de Stéphane Ly-Cuong et Koya Kamura,
– Prix du meilleur réalisateur pour Koya Kamura au Bergamo Film Meeting 2025,
– Prix du meilleur réalisateur émergent pour Koya Kamura aux Rendez-Vous With French Cinema in New York 2025.
Rencontre avec la compositrice Delphine Malaussena : “J’ai adoré le côté atmosphère, humidité, vapeur sur les échoppes, mélancolie et contemplation”

Dans un film aussi sensible et délicat qu’Hiver à Sokcho, la musique tient une place prépondérante. Rencontre Bulles de Culture avec Delphine Malaussena, une jeune compositrice française qui monte (Nomination aux César 2024 pour la musique originale de Chien de la casse ; Prix de la meilleure musique au Festival du Cinéma & Musique de Film de La Baule 2023 et Prix Michel Legrand 2023 dans la catégorie Talent émergent pour la musique originale d’En plein feu de Quentin Reynaud ; Prix UCMF [Union des Compositrices et Compositeurs] 2023 dans la catégorie Talent émergent pour la musique originale de 5ème Set).
Bulles de Culture : Comment avez-vous rencontré Koya Kamura ?
Delphine Malaussena : On s’est rencontré à la terrasse d’un café la dernière année où le Festival International Music & Cinema [NDLR : qui met en avant la jeune création cinématographique et la musique à l’image] était encore à Aubagne. On a vu qu’on avait des points communs. Je lui ai envoyé quelques musiques que je faisais pour lui montrer mon univers et ça lui a plu. J’avais vu son court-métrage Homesick (2018), qui a été énormément primé, et j’ai adoré cet univers.
Pour une première collaboration, on a travaillé sur son court-métrage L’enlèvement de John Malkovich et on a vu qu’on s’entendait bien. Il m’a donc proposé naturellement de faire Hiver à Sokcho.
Bulles de Culture : Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire ce film ?
Delphine Malaussena : J’ai lu le scénario et j’ai adoré tout le côté atmosphère, humidité, vapeur sur les échoppes, mélancolie et contemplation. J’ai d’ailleurs commencé à composer une vingtaine de morceaux sur scénario parce qu’il décrivait beaucoup ce côté organique. Je me souviens que j’avais un morceau qui s’appelait “Vapeur” et tous autres les titres étaient aussi reliés à ce côté sensoriel du scénario. D’ailleurs, quasiment tout ce que j’ai composé en amont est resté dans le film.
“Je me suis attachée aux images, au ressenti, à la neige, au froid…”
Bulles de Culture : Avez-vous le livre d’Elisa Shua Dusapin dont est inspiré le film ?
Delphine Malaussena : Non.
Bulles de Culture : La porte d’entrée pour la composition a donc été le scénario ?
Delphine Malaussena : Oui dans un premier temps. Puis quand quand ils tournaient en Corée, je recevais les rushes le soir et je pouvais adapter des morceaux ou composer un nouveau thème, en fonction de ce que je voyais. Je me suis plus attachée aux images, au ressenti, à la neige, au froid…
Bulles de Culture : Et en ce qui concernent les séquence d’animation…
Delphine Malaussena : Koya Kamura m’a dit qu’il voulait une musique tribale, comme si autour du feu, des femmes dansaient et scandaient quelque chose de chamanique. Quand j’utilise les percussions, c’est par rapport à ça.
Bulles de Culture : De manière plus général, comment a été pensé la musique d’Hiver à Sokcho ? Qu’est-ce qui a présidé au choix des instruments, à leur association à tel moment ou personnage du film…
Delphine Malaussena : Par exemple, pour le premier morceau de piano au début, j’avais imaginé un morceau qui s’appelait “Vers Sokcho”. J’imaginais donc, pour le début du film, un morceau allant et plutôt joyeux, quoiqu’un peu mélancolique quand même.
Pour les cordes, j’avais appelé le morceau “Caresses” parce que je trouvais qu’on sentait le grain de instruments comme le grain de la peau. Et c’est pour ça que ça marche très bien quand au début, ils [NDLR : l’héroïne et son petit ami] sont dans le lit avec un rayon du soleil.
Pour les séquences d’animation, j’ai rajouté des percus, de l’électro et quelques nappes.
Pour les personnages, il y a le violoncelle pour Kerrand et la clarinette pour Soo-Ha.
Et dans la dernière scène du film…
… il y a le violoncelle, la clarinette, le piano du début, l’électronique et les percus qui se rejoignent.
Bulles de Culture : Est-ce que il y a eu beaucoup d’allers-retours entre la salle de montage et vous ?
Delphine Malaussena : Pas tant que ça. On a assez vite trouvé la place de la musique grâce au monteur [NDLR : Antoine Flandre], qui était très sensible à la musique et s’est amusé avec tous les thèmes que je lui ai donnés dès le début du montage.
“J’ai apporté un côté organique et sensoriel au film”
Bulles de Culture : Un mot sur votre équipe…
Delphine Malaussena : J‘ai composé tout de chez moi. Après au Studio La Menuiserie, où j’adore travailler avec l’ingénieur du son Rémi Bourcereau, on a enregistré la clarinette avec Bastien Dollinger, le violoncelle avec Juliana Laska, le violon avec Théo Croix et le piano, c’est moi qui joue. On a aussi mixé le film là-bas. Et il y a aussi Diego Ayala Raffalli qui est mon assistant sur plein de longs métrages, dont celui-ci.
Bulles de Culture : Hiver à Sokcho véhicule une certaine mélancolie. Est-ce que vous l’avez senti dès le scénario ?
Delphine Malaussena : Je pense que je l’ai sentie dès le scénario et qu’en discutant, Koya Kamura m’a fait sentir que le personnage de Soo-Ha était un peu comme ça. Ce n’est pas la grande joie, elle est réservée, elle a des moments de doutes…
Il y a juste au dernier morceau où on a mis de la lumière.[/su_spoilerBulles de Culture : Qu'est-ce que vous pensez avoir apporter au film et que cherchait chez vous Koya Kamura ? Comment définiriez-vous votre style ?
Delphine Malaussena : Je pense que j'ai apporté un côté organique, sensoriel. Comme j'adore le son —j'aime travailler, par exemple, le son d'un violon en lui-même —, je cherche beaucoup la manière de faire la note. Je peux, par exemple, jouer sur le chevalet pour chercher le son et la proximité de la prise de son. J'aime ce côté sensoriel.
Il y a aussi le fait que je n'ai pas une écriture très classique. J'ai certes grandi dans le classique et ça imprègne ma musique, mais il y a aussi pas mal de modernité avec des sons électroniques. Je me permets plein de liberté dans la composition. Les choses qu'on me disait de ne pas faire au Conservatoire, je les fais du moment que j'aime bien. Et je pense que Koya Kamura recherchait cette modernité.
Parce qu'il y a plusieurs écoles de compositeurs. Il y a ceux qui sont très orchestraux et j'adore. Et il y ceux de la musique électronique. Moi, je suis au milieu, j'aime toucher à tout, mais sans être ni trop classique ni trop contemporaine.
Prends, par exemple, le premier morceau au piano [NDLR : "Vers Sokcho"], il est très classique dans sa forme. Ce sont des arpèges un peu à la Chopin, mais en fait, je fais intervenir des notes aléatoires, que j'ai programmées, à l'intérieur du morceau. J'ai joué une suite d'accords très classique, mais comme il y a ces notes aléatoires et que ça décale le rythme, ça ajoute de la modernité.
Bulles de Culture : Pour conclure, quels sont vos prochains projets, vos prochaines sorties ?
Delphine Malaussena : Il y aura Oxana, le film de Charlène Favier sur la vie d'Oxana Chatchko, la fondatrice des Femen [NDLR : le 16 avril en salle]. C'est un film merveilleux et la réalisation est géniale.Après il y aura Le Roi Soleil de Vincent Maël Cardona, qui sera aussi un film très beau, et la série Max Merteuil de Jessica Palud, avec Diane Kruger [NDLR : inspirée des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos].
En savoir plus :
- Date de sortie France : 08/01/2025
- Distribution France : Diaphana Distribution
- La bande originale d'Hiver à Sokcho est disponible sur les plateformes de streaming musical depuis le 8 janvier 2025

