Sur Bulles de Culture, art, cinéma, littérature, musique, spectacles, télévision... chaque jour, la culture sort de sa bulle.
moulin cannes 2026 film
MOULIN - 2026 Pitchipoï productions - Studio TF1

Cannes 2026 / Comment László Nemes a reconstitué le calvaire de Moulin

Pour son premier film en langue française, présenté en compétition à Cannes, László Nemes a choisi de resserrer l’histoire de Jean Moulin autour de ses derniers jours. Des repérages à la prison de Montluc aux archives lyonnaises de la Résistance, le cinéaste hongrois a cherché moins la reconstitution spectaculaire que l’expérience physique d’un enfermement.

Les fantômes de Montluc

Avant de poser la moindre caméra, László Nemes est venu rôder à Lyon. Accompagné de son équipe, il a arpenté le Mémorial de Montluc, s’imprégnant de la topographie de l’horreur. Les équipes du site lui confient des plans, des rapports, sur la routine carcérale sous l’Occupation.

Pourtant, le cinéaste prend vite une décision radicale. Il ne tournera pas ici. Lyon a changé, ses façades ont blanchi, et la vraie prison de Montluc est devenue un sanctuaire trop chargé pour y installer des projecteurs. Le film se tournera en Hongrie, en décors réels pour les extérieurs, mais les geôles, elles, seront entièrement reconstruites en studio.

Pourquoi rebâtir ce qui existe déjà ? Pour pouvoir le condenser. László Nemes fait recréer des cellules minuscules, “claustrophobes”. Paradoxalement, il choisit de tourner en Cinémascope, un format d’ordinaire réservé aux grands espaces, pour écraser ses personnages, coller à leur peau et donner l’impression que les murs se referment sur eux en temps réel.

moulin film cannes 2026
MOULIN – 2026 Pitchipoï productions – Studio TF1

Le laboratoire des archives

Pour nourrir ce huis clos physique, il fallait une base scientifique indiscutable. C’est ici qu’intervient le scénariste Olivier Demangel, épaulé par des historiens et les équipes du Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation (CHRD) de Lyon.

Dans les fonds du CHRD, à travers les pièces de l’exposition Jean Moulin, les voies de la liberté, l’équipe cherche moins des lignes de dialogue que des vérités psychologiques. Comment s’organisaient les réseaux clandestins ? Quels mots précis a posés le docteur Dugoujon sur ce funeste après-midi de juin ? Les archives révèlent aussi les immenses zones d’ombre qui entourent la fin de Moulin. Après son arrestation, la trace de “Max” (le surnom de Jean Moulin) devient floue.

Dans le film, László Nemes refuse de combler artificiellement ces blancs de l’Histoire par du romanesque hollywoodien. Le conseiller historique présent sur le plateau est là pour tracer la ligne rouge entre la licence poétique et le respect des faits.

Filmer le hors-champ et la fragilité

La villa de Neuilly, les bureaux d’interrogatoire de l’avenue Berthelot, le wagon de train… Chaque décor reconstruit devient le théâtre d’un choix moral délicat. Comment montrer la torture sans tomber dans le voyeurisme ?

« Trop montrer reviendrait à combler artificiellement les lacunes ; trop s’effacer risquerait de dissoudre la violence subie par Moulin. »

La réponse de László Nemes tient dans sa mise en scène, a sensation plutôt que l’illustration. La violence est là, mais elle est sonore. C’est une respiration lourde, un bruit de bottes dans un couloir en ciment, des cris de résistants torturés. Le cinéaste fait le pari de l’intelligence du spectateur, laissant l’imagination faire le travail le plus terrifiant.

moulin cannes 2026
MOULIN – 2026 Pitchipoï productions – Studio TF1

Ramener le héros à l’homme

L’objectif final de cette minutieuse reconstitution n’est pas de panthéoniser Jean Moulin une seconde fois. Soixante ans après le discours d’André Malraux, László Nemes cherche l’homme sous la légende. Un homme de chair et de sang qui, brisé par les coups à Lyon puis à Paris, s’éteint le 8 juillet 1943 dans un convoi ferroviaire vers l’Allemagne, sans avoir livré un seul secret.

De Montluc à Cannes, le film s’est construit comme une immense opération de réduction de la grande Histoire à la survie d’un corps László Nemes n’a pas cherché à reconstituer 1943 dans son entier. Il a simplement tenté de nous faire comprendre ce que signifie tenir debout dans un lieu conçu pour briser les hommes.

Antoine Corte
Les derniers articles par Antoine Corte (tout voir)

    Laisser un commentaire

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *