Avec L’Abandon, Vincent Garenq revient sur les jours qui ont précédé l’assassinat de Samuel Paty. Fidèle à son cinéma des failles institutionnelles, le réalisateur signe une œuvre sobre et méthodique, portée par Antoine Reinartz et Emmanuelle Bercot, où la tragédie naît moins d’un seul fanatisme que d’une succession de démissions. La critique et l’avis sur le film.
Synopsis :
Tout le monde connaît le nom de Samuel Paty, mais peu de gens connaissent réellement son histoire. Le 16 octobre 2020, Samuel Paty, professeur d’Histoire-Géographie, est assassiné à la sortie de son collège. À la lumière des enquêtes et des procès, ce film revient sur ses onze derniers jours, et l’engrenage qui a conduit à sa mort tragique.
L’Abandon : la mécanique glaçante d’un renoncement collectif
Depuis Présumé coupable (2011), Vincent Garenq s’est imposé comme l’un des rares cinéastes français à avoir fait du dysfonctionnement institutionnel un véritable territoire de mise en scène. De l’affaire d’Outreau à Au nom de ma fille, le réalisateur ausculte les moments où l’État, la justice ou les administrations cessent de protéger ceux qu’ils devraient défendre. L’Abandon prolonge cette œuvre cohérente jusque dans son titre : celui d’un homme progressivement laissé seul par tous.
Le sujet était périlleux. Parce que l’assassinat de Samuel Paty appartient encore au temps brûlant de l’actualité. Parce qu’il touche aux valeurs de la laïcité. Parce qu’il existe, enfin, un embarras presque systémique du cinéma français lorsqu’il s’agit de traiter les tragédies politiques contemporaines. Vincent Garenq contourne ces pièges par une méthode simple : revenir minutieusement sur les faits, tels qu’ils ont été rapportés dans les rapports d’enquête.
L’Abandon expose ainsi, avec une construction d’une clarté glaçante, la succession de renoncements qui ont conduit au drame. Le professeur est d’abord abandonné par certains de ses collègues, qui préfèrent prendre leurs distances plutôt que défendre son cours. L’administration dépêche un conseiller laïcité qui, dans l’une des scènes les plus sidérantes du film, suggère surtout à l’enseignant de s’excuser auprès des parents. La police elle-même se révèle incapable de protéger l’enseignant sans rapport circonstancié, alors que la menace grandit.

Face à cette chaîne d’inaction, une figure se détache : la principale du collège, interprétée par Emmanuelle Bercot. L’actrice trouve une justesse remarquable dans ce rôle de responsable dépassée par une situation qui excède soudain les cadres administratifs ordinaires. Elle incarne moins une coupable qu’un rouage pris dans une machine qui ne sait plus penser l’urgence.
Derrière la chronique d’une tragédie, Vincent Garenq rappelle obstinément l’importance du contradictoire, cette vertu démocratique élémentaire. En filmant les démissions successives de ce principe, L’Abandon décrit moins une fatalité terroriste qu’un effondrement collectif du discernement.
Antoine Reinartz compose un Samuel Paty bouleversant de sobriété. Le film a l’intelligence de ne jamais transformer l’enseignant en martyr républicain désincarné. Il le montre aussi comme un père attentif, un homme calme, presque ordinaire. C’est cette banalité même qui rend la montée de la tension si éprouvante. Bien que l’issue soit connue, le spectateur continue d’espérer que quelqu’un, enfin, interrompe cette cabale et empêche ce dénouement sordide.
Notre avis ?
Avec L’Abandon, Vincent Garenq signe un film nécessaire et d’une grande tenue, qui refuse le spectaculaire pour mieux mettre à nu la mécanique du renoncement collectif. Sa force tient à cette sobriété obstinée : ne jamais mythifier Samuel Paty, mais montrer l’homme, le père, le professeur, peu à peu isolé par ceux qui auraient dû l’entourer. Porté par un Antoine Reinartz bouleversant de retenue et une Emmanuelle Bercot d’une remarquable justesse, le film s’impose comme une œuvre grave, précise, profondément civique.
En savoir plus :
- Date de sortie France : 13/05/2026
- Distribution France : UGC Distribution
