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L'inventeur critique avis livre

Critique / « L’inventeur » (2022) de Miguel Bonnefoy

Miguel Bonnefoy, à la qualité de conteur incomparable, bénéficie de plus d’une qualité rare ; celle de savoir surprendre à chaque livre ses lecteurs sans jamais se répéter. Avec L’inventeur chez Rivages en août 2022, loin des sentiers battus de la littérature actuelle, l’auteur redonne vie à un illustre inconnu, Augustin Mouchot, l’un des précurseurs sur la recherche dans l’énergie solaire. La critique et l’avis sur le livre. 

Cet article vous est proposé par le chroniqueur Chris L.

L’inventeur : Miguel Bonnefoy ressuscite avec succès un homme oublié et méconnu

Loin d’une biographie terne et ennuyeuse, Miguel Bonnefoy brosse d’une plume alerte les aventures et nombreuses mésaventures de cet homme souffreteux dont « Son visage n’est sur aucun tableau, sur aucune gravure, dans aucun livre d’histoire.»

Dernier né en 1825 d’une fratrie de six, Augustin Mouchot, myope et malingre de sa naissance à son décès, vécut quatre-vingt-sept ans. Souvent proche de trépasser, alité la moitié de sa vie à lutter, privé de soleil dans ses premières années puis surexposé pour compenser ce manque, il devint « une momie lugubre, immobile et livide, ravagée par les remèdes. »  Incapable d’exercer le métier exigeant de son père, serrurier à Semur en Auxois, Augustin développe son potentiel intellectuel, devient bachelier puis maître d’études durant treize ans en Bourgogne. Et en 1860 survient « sa première secousse » lorsqu’ « il fut chargé de la suppléance de la chaire de mathématiques pures et appliquées au lycée d’Alençon. » Malade, il se plonge dans l’abondante bibliothèque du défunt propriétaire, incluse dans la location. Il y découvre la marmite solaire de Horace Bénédict de Saussure. D’expériences en expériences, d’améliorations en améliorations, il dépose en 1861 une demande de brevet pour son héliopompe qui permet « la concentration pratique de l’énergie solaire. » Une nouvelle ère s’ouvrait à l’inventeur, faite de hauts et de bas, de succès et d’échecs, de collaborations souvent trahies. Entre hasards de la vie, bonnes et mauvaises rencontres, contre vents et marées, malgré une santé déficiente et imprévisible, cet ingénieur, précurseur opiniâtre, réussit à donner jour à un cuiseur solaire, et à un moteur solaire.

En lui, il y avait  du Professeur Nimbus ou Tournesol, Miguel Bonnefoy a du tempérer son écriture, flamboyante, luxuriante par instants, qui convenait parfaitement à ses précédents romans dans les espaces sud américains, que ce soit pour Le voyage d’Octavio, Sucre noir ou Héritage. Avec L’inventeur rien de tel, il a fallu se mettre au diapason du personnage grisâtre d’Augustin Mouchot, envahi par moult maladies, habitué des hôpitaux, concentré sur ses recherches solitaires et fastidieuses, ses essais désastreux, souvent sous un climat peu clément.

Pas de chaleurs accablantes, pas de moiteur, pas de foisonnement de couleurs, aucune exubérance à Semur en Auxois, Alençon, Tours, Paris. Mais dès que L’inventeur découvre l’Algérie, l’écriture se fait plus légère, allègre. Au milieu du désert à la conquête du mont Chelia pour pouvoir être au plus près de l’astre rayonnant et entrer en communion avec lui, les pages deviennent lumineuses.

Miguel Bonnefoy comble les trous blancs dans la vie d’Augustin par son imagination fertile, délivrant un roman rythmé, remplis de rebonds inattendus. Comme à son habitude il aime lambiner durant quelques pages en s’attachant à quelques personnages secondaires qui ont de l’épaisseur, comme Benoît Bramont, l’ouvrier qui débarqua au Venezuela et eut un enfant nommé Octavio, ou Abel Pifre, l’associé d’un moment aux talents multiples y compris celui de dépouiller L’inventeur.

Miguel Bonnefoy réussit à intéresser le lecteur aux aventures de ce scientifique acharné, homme terne et malheureux dans sa vie d’homme, qui connut les plus grands honneurs auprès de Napoléon III,  reçut la médaille d’or de l’Exposition universelle à Paris en 1878, fut adulé en Algérie, fut un piètre homme d’affaires et finit sa vie marié, par nécessité, dans les bas fonds de Paris, abandonné de tous, au 56 rue de Dantzig, dans le plus grand dénuement. Une fin de vie encore plus sordide que son enfance avec certains protagonistes qui semblent sortis tout droit de l’univers de Zola, Hugo.

Pour son premier roman ayant pour cadre la France, Miguel Bonnefoy ressuscite avec succès un homme oublié et méconnu, L’inventeur, homme de l’ombre aux travaux obsessionnels, hypnotisé par le soleil et la maîtrise de son énergie, qui œuvre à l’époque du début du règne du charbon auquel rien ne résiste.

Notre avis sur le livre ?

En moins de 200 pages avec une grande densité d’informations, de personnages, Miguel Bonnefoy est tout aussi convaincant que dans ses précédents romans. Entre biographie et création littéraire empreinte d’une grande véracité, la saveur du livre naît de la plume aiguisée, pleine de vivacité, d’allégresse et très visuelle de l’auteur qui malicieusement adresse quelques clins d’œil à ses précédentes créations, facilement reconnaissables pour les aficionados. Un excellent moment de lecture.

En savoir plus :

  • L’inventeur, Miguel Bonnefoy, Rivages, 208 pages, 19,50 euros
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