La championne olympique de danse sur glace Gabriella Papadakis livre, avec Pour ne pas disparaître, le récit du parcours qui l’a conduite jusqu’à l’or olympique, mais aussi jusqu’à un précipice vertigineux. Un récit saisissant. L’avis et la critique de Bulles de Culture sur ce livre coup de coeur.
Synopsis :
Le patinage a toujours fait partie de la vie de Gabriella Papadakis ; elle s’y fraye un chemin par son talent, sans en posséder complètement les codes sociaux, tout aussi exigeants que genrés, ni en partager tout à fait les valeurs. Puis son chemin croise celui de Guillaume Cizeron, une chance pour espérer y faire carrière, ainsi que le pense sa mère. La suite de sa route est un combat entre ombre et lumière ; celle que trace son récit tend à lui permettre de retrouver qui elle veut être.
Pour ne pas disparaître : un récit intime, singulier et pluriel
Ce qui frappe d’abord à la lecture du livre Pour ne pas disparaître, c’est le style de son écriture : clair, précis, tout à la fois pudique, sincère, et factuel. L’écriture emploie la première personne, mais elle est comme l’observation objective et extérieure de tout ce qui arrive à l’enfant, à la jeune fille, puis la jeune femme. L’écriture est à la fois littéraire et dépouillée. Le souci du mot juste l’emporte ; sans pathos, Pour ne pas disparaître prend le parti de raconter, sans juger, sans chercher à persuader. Et cela confère à ce texte une force incroyable.
Ce que l’on découvre du parcours de son autrice, Gabriella Papadakis, sidère sans surprendre : une forte pression, des exigences sans limite et un rythme de vie qui étouffent vite l’enfance, puis un emploi du temps tout en contraintes et en injonctions, qui mangent la jeunesse et tuent l’insouciance. Clermont, Lyon, puis Montréal. Et l’on revit, dans Pour ne pas disparaître, l’aventure folle des mondiaux de 2015, celle malheureuse du costume déchiré des jeux de 2018, ainsi que le douloureux périple vers l’or olympique de 2022. On se surprend d’ailleurs à aller revoir ces prestations. Voici pour le volet sportif décrit dans l’ouvrage.
Car ces succès qui semblaient si lumineux recèlent une part d’ombre effarante. On sait que le sport de haut niveau fournit un terreau fertile aux agressions et aux agresseurs avant tout. Le parcours de Gabriella Papadakis vient l’illustrer, comme celui de tant d’autres. Des viols qui mettront des années à dire leur nom et qui viennent creuser son corps et sa tête. Un avortement précipité et chaotique. On pense à la patineuse Sarah Abitbol, à la gymnaste Simone Biles, à toutes celles et ceux qui ont dénoncé des agressions sexuelles et des viols dans d’autres sports, la natation, le football, l’athlétisme, le tennis… En cela Pour ne pas disparaître fait écho à tant d’autres parcours, tant d’autres récits. L’intime vient rencontrer l’universel, épouser le pluriel.
Une lecture systémique
Là où le récit de Gabriella Papadakis prend encore une dimension sociétale évidente, c’est dans la description de deux mécanismes, dont on minimise encore l’existence : ceux de la dissociation et de l’emprise. Pour ne pas disparaître montre d’ailleurs avec brio comment l’un et l’autre s’articulent et s’entremêlent à l’extrême dans le cas de l’autrice.
On est frappée de constater à quel point la dissociation arrive tôt dans le parcours de Gabriella Papadakis, la coupant de son corps et invisibilisant la charge des traumatismes qu’elle a vécues. Si ce mécanisme de défense intervient dans les cas de violences sexuelles pour protéger les victimes de ce qu’elles ont traversées, on voit à quel point la spirale de la compétition l’accentue et l’aggrave. La distance avec laquelle l’autrice raconte les manifestations physiques d’un mal-être qui va croissant permet de saisir avec justesse le côté pernicieux du phénomène.
Quant à l’emprise qu’elle a subie, elle laisse sans voix. Pour ne pas disparaître permet de saisir à quel point ce phénomène vient miner l’être jusqu’à ses extrêmes limites. On connaît aujourd’hui le cercle des violences conjugales : tension, explosion, justification et lune de miel. Ce que le récit de Gabriella Papadakis permet de comprendre, c’est que l’emprise dépasse le cadre conjugal et celui des violences physiques : dévalorisation de l’autre, culpabilisation et tension latente qui devient menace. Le tout aboutissant à un sentiment de peur incontrôlable. La démonstration est saisissante et là aussi factuelle. Elle pourrait servir de manuel à toute personne ne comprenant pas comment l’emprise fonctionne et détruit.
Le récit d’un éveil
Puisque l’ombre ne fait que le disputer à la lumière, Pour ne pas disparaître n’exclut pas cette dernière. Le récit montre comment la découverte des milieux queer soigne l’autrice, ouvre ses horizons, la réconcilie avec elle-même. Le parcours de Gabriella Papadakis joint d’ailleurs la parole aux actes, puisqu’elle s’illustre aujourd’hui en patinant avec une femme. La société a toujours besoin de précurseur-e-s, de personnes qui fassent bouger les lignes. L’autrice est de celle-ci et pointe une problématique : dans une discipline où les hommes sont minoritaires, autoriser les couples de même sexe à patiner ensemble ôterait leurs privilèges aux quelques personnalités masculines. De plus, pourquoi ne pas permettre au patinage d’avancer avec la société plutôt que de rester figé sur des normes conservatrices ?
De façon plus générale, Pour ne pas disparaître est aussi le récit d’une prise de conscience féministe. Celui d’une lecture – tardive mais salutaire – de tous les jeux de domination qui se jouent dans la discipline. Gabriella Papadakis montre à quel point elle devient, et si vite, l’ombre de son partenaire, celle dont l’avis ne compte pas, celle qu’on ignore. Une variable d’ajustement. C’est aussi le récit du refus – lui aussi tardif et salutaire – de normes de genre qu’elle ne supporte plus et dont elle ne veut plus porter le poids. Le refus encore d’accepter les violences comme un mal nécessaire.
Pour ne pas disparaître, c’est aussi la référence – pertinente et bienvenue – à une figure mythologique, celle d’Écho, que la vengeance divine a réduite au silence, condamnée à ne pouvoir s’exprimer qu’en répétant le dernier mot prononcé par son interlocuteur. Celui avec lequel elle voudrait tant créer amour, échanger tendresse, c’est Narcisse, ce personnage qui n’est captivé que par lui-même. Toute relation est ainsi impossible. Toutefois comme vivre sans pouvoir être entendue n’a pas de sens, Écho en vient à se dissoudre, à disparaître tout à fait. Belle image de l’emprise s’il en est. Mais encore et surtout de l’entreprise de silenciation envers les femmes qui osent dire, qui osent refuser de se taire. L’autrice en fait, aujourd’hui encore, les frais, puisque son ancien partenaire a annoncé l’avoir mise en demeure, une procédure bâillon classique déployée contre celles qui dénoncent.
Notre avis ?
Parce que la voix de Gabriella Papadakis mérite d’être entendue et de porter loin, parce qu’elle invite à comprendre plutôt qu’à juger, à changer plutôt qu’à se complaire dans la colère, à l’espoir plutôt qu’à l’amertume, Pour ne pas disparaître est à lire et à partager absolument. C’est un livre coup de coeur de Bulles de Culture.
En savoir plus :
- Pour ne pas disparaître, Gabriella Papadakis, éditions Robert Laffont, 15 janvier 2026, 272 pages, 19,90€
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