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Critique / « Au bord de la nuit » (2021) de Friedo Lampe

La collection Vintage des éditions Belfond, met sous les projecteurs des livres introuvables, d’auteurs connus comme Erskine Caldwell, Thomas Savage, Barbara Pym, ou confidentiels, voire oubliés ou inconnus. C’est à cette dernière catégorie que Friedo Lampe peut être rattaché. Son livre Au bord de la nuit, réédité en septembre 2021 paru en 1933 en Allemagne y fut immédiatement interdit, saisi, retiré des bibliothèques, les thèmes développés ne plaisant pas aux autorités nazies ; absence de mâle héroïque, présence écrasante de personnages qui étalent leurs faiblesses, ou comme l’écrit Eugène Badoux, traducteur, dans son Étude sur Au bord de la nuit, disponible à la fin du roman, ce sont «… des petits-bourgeois au cœur mou, des vieillards crépusculaires et même quelques sadiques et invertis… ». La critique et l’avis sur le livre

Cet article vous est proposé par le chroniqueur Chris L.

Friedo Lampe : un auteur méconnu au destin tragique

L’attention de tout fidèle lecteur de Patrick Modiano est retenue par le bandeau jaune qui ceint le livre et qui annonce : « Aujourd’hui, le souvenir d’un écrivain allemand est venu me visiter. Il s’appelait Friedo Lampe.» Ces deux courtes phrases extraites de Dora Bruder, l’un des meilleurs livres du lauréat du prix Nobel 2014, donnent envie de faire la connaissance de cet auteur méconnu, au destin tragique.

Survivant à la folie nazie, il est abattu par une patrouille soviétique en mai 1945, ce qui n’est pas sans rappeler Mihail Sebastian, grand écrivain roumain, qui après avoir survécu dans son pays et réchappé à la déportation, fut renversé par un camion de l’Armée rouge en mai 1945, et y perdit la vie. Des trajectoires parallèles de deux auteurs talentueux, séparés seulement de huit années, brutalement interrompues.

Pas de héros dans Au bord de la nuit

Unité de lieu dans les rues de Brême, son canal, son parc, son cinéma, et unité de temps durant une nuit douce de septembre, caractérisent Au bord de la nuit. Les personnages, au nombre de trente-huit selon le décompte d’Eugène Badoux, côtoient chiens, cygnes, rats « buveurs de sang », aussi envahissants qu’à New York, chacun ayant une signification propre.

Pas de héros chez Friedo Lampe, uniquement des personnes simples qui se rencontrent, se croisent, se perdent, se retrouvent. Ainsi une véritable ronde de nuit, un « petit théâtre du monde se déploie. » Les protagonistes, sans passé, mais avec un nom ou un prénom, un métier, vont et viennent, se dévoilent quelques instants, disparaissent pour mieux ressurgir un peu plus tard. Peu importe qu’ils soient étudiants, steward ou pilote sur le paquebot, catcheurs, hypnotiseur, inspecteur des douanes, gardien des parcs, filles de joie, enfants ou adolescents. Ils sont vivants, tous ont quelque chose à exprimer. Le lecteur entre dans leur intimité, partageant leurs réflexions, leurs doutes, leurs craintes, leurs espoirs.

Un grand texte

Un microcosme est ainsi saisi à l’improviste, décortiqué par petites touches avec délicatesse. D’une pièce d’appartement au parc, d’une rue à une autre, de l’Adélaïde en escale à l’Astoria avec sa piste de danse et son ring de catch, la ville de Brême se découvre, offrant quelques instants de bonheur ou de détresse aux divers protagonistes. Les acteurs de cette comédie humaine sont irrésistiblement attirés par les lumières de l’Astoria et celles du port avec son bateau à quai.

Les paragraphes d’Au bord de la nuit restituent des scènes plus ou moins brèves de vies qui s’entrechoquent, où se mêlent solitude, désespoir, honte, infidélité, mépris, violence, mort, mais aussi amitié, amour. Personnages à peine esquissés, suffisamment cependant pour avoir une consistance, paysages urbains parfaitement décrits, sonorités permanentes où dominent un lancinant air de flûte, les cris des rats et des cygnes, la musique du bal, parmi bien d’autres, font d’Au bord de la nuit, un livre subtil, plein de charme, très attachant.

Écrivain oublié, inconnu pour beaucoup, Friedo Lampe bénéficie d’une réédition en langue française après celle de l’Âge d’Homme en 1970 et au format poche chez 10/18 en 1987. Comme Patrick Modiano, avec douceur, sensibilité, justesse et simplicité, il estompe une ambiance plus qu’un roman traditionnel. Durant ce court opus, l’un des deux qu’il ait écrit complété de quelques nouvelles et poèmes, Brême reprend corps le temps d’une nuit d’automne, et d’une lecture, où des vies minuscules y sont épiées simultanément, de manière entrecroisées, avec beaucoup de réalisme.

Au bord de la nuit est un grand texte, d’une très grande fluidité, aux dialogues percutants, témoignage d’une époque, juste avant de basculer dans l’horreur. Friedo Lampe n’est plus un inconnu.

En savoir plus :

  • Au bord de la nuit, Friedo Lampe, éditions Belfond, septembre 2021, 176 pages,18 euros
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