Bulles de Culture a eu l’immense chance de découvrir au Théâtre de l’Épée de Bois – Cartoucherie, à Paris, le diptyque Une Odyssée en Asie mineure, composé de deux pièces écrites et mises en scène par Simon Abkarian : Ménélas Rébétiko Rapsodie et Hélène après la chute. Un voyage mythologique d’une grande beauté. Nos avis et critique sur ce spectacle coup de coeur.
Synopsis :
Avec Ménélas Rébétiko Rapsodie, Simon Abkarian imagine le monologue de Ménélas quitté par Hélène, la plus belle femme du monde ; dans une mise en scène simple et saisissante, il incarne lui-même cet homme brisé, accompagné de deux musiciens virtuoses, Grigoris Vasilas et Kostas Tsekouras.
Construit pour dialoguer avec cette première pièce, Hélène après la chute fait se retrouver Hélène (Aurore Frémont) et Ménélas (Brontis Jodorowsky) dans la chambre de Pâris après la destruction de Troie ; la mélancolique musique grecque a cédé sa place à un piano (Macha Ghabirian), dont la noblesse contraste avec les deux âmes déchues.
Une Odyssée en Asie mineure : une mise en scène sobre et sublime

Après le mythe d’Électre revisité dans Électre des bas-fonds, Simon Abkarian reste dans le sillage de la mythologie grecque pour redonner corps et voix à deux personnages peu populaires :
- Hélène, celle qui serait à l’origine de la plus meurtrière des guerres,
- Ménélas, celui qui n’a pas su garder sa femme.
Si la relecture de la mythologie permet de rapprocher le diptyque Une Odyssée en Asie mineure de l’impressionnante Électre des bas-fonds, les deux spectacles sont le fruit d’un parti pris différent.
Là où Électre des bas-fonds se déroulait comme une fresque impressionnante, grouillante de personnages, de références et avec une mise en scène imposante, les deux pièces de cette Odyssée en Asie mineure, Ménélas Rébétiko Rapsodie et Hélène après la chute, cherchent la sobriété, avec une mise en scène minimaliste, qui magnifie l’écriture poétique et somptueuse de Simon Abkarian.
Costumes contemporains noirs, peu d’éléments de décor. On se sent comme dans une bulle hors du temps, hors des lieux. On retrouve tout de même quelques traits propres à l’auteur et metteur en scène, notamment la place que prend la musique dans le spectacle, comme dans son précédent spectacle.
Construites pour dialoguer entre elles, les deux pièces d’Une Odyssée en Asie mineure de Simon Abkarian ont toutefois chacune une âme qui leur est propre.
Dans Ménélas Rébétiko Rapsodie, le désespoir de Ménélas dialogue avec un genre musical populaire grec : le Rébétiko. Ces morceaux mélancoliques, auxquels Grigoris Vasilas, bouzoukiste (joueur de luth grec à long manche), et Kostas Tsekouras, guitariste, donnent vie avec brio, font naître dans le cœur une émotion à nulle autre pareille et font voyager sur les rives grecques. Et puisque nous sommes en Grèce, la danse vient s’allier au chant.
Dans Hélène après la chute, c’est un piano plus solennel qui accompagne les retrouvailles difficiles de ceux que la guerre, la destruction et les massacres ont abimés ; la musique de Macha Ghabirian est comme le témoin de la déchirure qui sépare et rassemble celui et celle qui un jour se sont aimés.
Une relecture mythologique pertinente

Comme il l’avait fait avec Électre des bas-fonds, Simon Abkarian propose avec Une Odyssée en Asie mineure, comprenant Ménélas Rébétiko Rapsodie et Hélène après la chute, une relecture pertinente des mythes grecs antiques.
Il choisit déjà deux personnages stéréotypés : Hélène, la plus belle femme du monde, et Ménélas, le pleutre qui n’a pas su la garder. Car ce qui réunit le couple royal, c’est le caractère méprisable et vil qui leur est majoritairement attribué.
Simon Abkarian fait le choix de s’inscrire dans les interstices de ce mythe, proposant avec Ménélas Rébétiko Rapsodie de rendre au personnage de Ménélas une sensibilité qui le ramène à son humanité profonde ; dans le monologue qu’il imagine, la rancœur de l’abandon et le désespoir de la tristesse laissent entrevoir l’homme amoureux, le petit garçon innocent, l’être tendre qui n’était pas fait pour le règne.
Quant à Hélène, Simon Abkarian lui permet de retrouver, dans Hélène après la chute, une voix qui lui soit propre, une identité qui fait craqueler le masque simplificateur de la beauté. Hélène après la chute fait s’affronter une Hélène battante, qui ne plie pas, une Hélène debout, et un Ménélas qui vacille devant la catastrophe qu’il a fait naître. La barbarie de la guerre retrouve ainsi ses vrais responsables : les hommes.
Ce qui relie l’un et l’autre des membres du diptyque Une Odyssée en Asie mineure, c’est l’amour. Un amour dévorant, éminemment physique, un amour de chair, un amour profond. Cet amour a lié, un jour, Ménélas et Hélène, et cette relecture de Simon Abkarian arrache chacun des personnages au mépris. Il a lié aussi Hélène à Pâris, et c’est ce qui blesse tant l’Atride : que celle qu’il a aimé en soit arrivée à aimer un autre et le laisse seul avec un amour insatiable et sans cible. Dans cette lecture, Hélène a choisi sa fuite et le subit par le destin qu’elle embrasse.
Cette relecture, féministe et humaniste, d’Hélène et de Ménélas fonctionne, il faut bien le dire, à merveille. Les personnages y gagnent en profondeur, en sincérité. Elle montre ce qui lie chacun et chacune à ces êtres immémoriaux, et l’intérêt qu’il peut y avoir à se référer aux mythes encore aujourd’hui tant ils ne cessent de nous parler.
Le Verbe haut
Ce qui émane encore du diptyque Une Odyssée en Asie mineure, c’est la force poétique du Verbe. Simon Abkarian livre deux textes puissants, dont la poésie est saisissante, dont la force est viscérale. L’on y retrouve ce qui fait la beauté de la langue théâtrale — et de la langue tout court : des images magnifiques qui font dialoguer avec l’Antiquité, des jeux de répétitions qui renvoient à la musique, mais toujours un ancrage de chair et sang, qui évite le stéréotype.
Dans son écriture poétique et musicale, Simon Abkarian semble rappeler que poésie, musique et théâtre sont intimement liés dans l’espace méditerranéen de l’Antiquité et de ses mythes. Il nous ramène aussi au plaisir simple de la représentation qui laisse entendre et voir le texte théâtral sans le moindre artifice.
Ce faisant, il donne aux histoires qu’il nous raconte une intemporalité et une universalité réelles. Ce qu’Hélène et Ménélas nous racontent dans ces deux pièces d’Une Odyssée en Asie mineure, c’est l’éternelle histoire de l’amour qui place chacun ou chacune aussi près de la gloire que de la chute, c’est l’éternelle histoire de l’amour qui fait que vivre est à la fois si beau et si difficile.
Ce qui vibre encore dans ces deux magnifiques spectacles d’Une Odyssée en Asie mineure, c’est une profonde mélancolie. Celle de l’homme désespéré qui se noie dans ses souvenirs, celle dont va naître la catastrophe et celle surtout du spectacle sinistre de la victoire qui se fait dans le sang, le sang du massacre des innocents, de la bassesse de la barbarie, de la folie meurtrière des hommes.
Cette mélancolie-là résonne dans les mots de Simon Abkarian, dans la musique qu’il fait dialoguer avec le texte ; cette mélancolie-là saisit et fait frémir et briller en nous la flamme précieuse de l’humanité.
Notre avis ?
Quel spectacle formidable que cette sublime Odyssée en Asie mineure, composée de Rébétiko Rapsodie et Hélène après la chute, où grandeur et ruine viennent s’intriquer et faire vivre encore, dans leur théâtre, l’âme de la Méditerranée. C’est un coup de coeur de Bulles de Culture.
En savoir plus :
- Une Odyssée en Asie mineure (Rébétiko Rapsodie et Hélène après la chute) au Théâtre de l’Épée de Bois – Cartoucherie du 9 octobre au 3 novembre 2024
- Durée de Ménélas Rébétiko Rapsodie : 1h15
- Durée d’Hélène après la chute : 1h15
- Le spectacle Hélène après la chute est en tournée :
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