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Critique / « Mademoiselle Baudelaire » (2021) : une biographie saisissante du poète maudit

Si vous pensiez encore que  bande dessiné et littérature font mauvais ménage, le beau livre Mademoiselle Baudelaire d’Yslaire risque de vous faire changer d’avis. Ici, les dessins se mettent au service d’un récit détaillé et subtil et les vers du poète sont discrètement mis en valeur comme jamais à travers la création d’un univers graphique baudelairien impressionnant à base de sexe, d’exotisme, de vampires et de charognes. Avis et critique d’un rédacteur invité.

Cet article vous est proposé par un rédacteur-invité, le chroniqueur Gilles M..

Synopsis :

Comme le titre ne l’indique pas, c’est bien d’une biographie de Charles Baudelaire dont il s’agit. L’auteur, Yslaire, a choisi de l’introduire à travers le récit imaginaire de sa maitresse métisse, Jeanne Duval, surnommée aussi la Venus noire, sensuelle, à la fois inspiratrice et selon certains, destructrice, ici appelée par dérision Mademoiselle Baudelaire.

L’auteur imagine sa lettre envoyée à la mère de Baudelaire, après  la mort de celui-ci, Madame Aupick, bien connue des biographes car restée très proche de son fils tout au  long de sa vie marquée par un remariage avec un général autoritaire à la mort du père de Charles quand il avait 6 ans.

C’est donc une lettre de revendications qui est  imaginée. Des revendications qui portent sur l’inspiration des poèmes et qui semblent d’autant plus crédible que nous percevons une énergie érotique à la base de la plupart des poèmes des Fleurs du mal.

Mademoiselle Baudelaire : une biographie fouillée d’Yslaire

Les médias célèbrent cette année le bicentenaire de la naissance du poète Charles Baudelaire le 9 avril 2021. Dans Mademoiselle Baudelaire, le récit de Jeanne suit avec précision le déroulement de la vie de Charles dont les grandes étapes sont rappelées utilement en annexe, à la fin de l’ouvrage

Les dessins nous montrent le Baudelaire enfant ou sa  première rencontre au théâtre avec Jeanne. Le  rapprochement sur un même dessin du petit Baudelaire jeune dandy chétif et de la grande et mystérieuse métisse éclatante de sensualité évite un long développement pour rendre compte à la fois de la fascination et de l’impasse de leur relation.

Yslaire nous emmène au café. Dans des longs échanges alcoolisés, le poète discute tout la nuit avec ses amis, Théodore de Banville ou Nadar, déjà caricaturiste mais pas encore photographe. Plus tard, Théophile Gautier leur fera tester des substances plus toxiques que l’alcool.

Au fil des pages, le récit devient plus dramatique. Baudelaire est malade et l’argent manque mais la Vénus, inspirante et au corps maintenant fatigué, est toujours là dans une relation intermittente et orageuse mais toujours obsédante et passionnée.

Le récit de Jeanne s’arrête avec la mort de Charles. Elle réclame les lettres qu’elle lui a envoyées mais la mère de Baudelaire les brûle. Tout ce qui reste des traces écrites de sa main, c’est donc jusqu’à présent sa présence anonyme dans les vers des Fleurs du mal.  Le travail historique méticuleux d’Yslaire lui apporte une nouvelle reconnaissance inattendue.

Des dessins hypnotiques

Le talent de ce dessinateur et scénariste est exceptionnel. Yslaire, de son vrai nom Bernard Hislaire, né le 11 janvier 1957 à Bruxelles (Belgique), nous immerge dans l’univers baudelairien. Une ambiance plutôt sombre : des ombres, des clairs obscurs, des teintes grises ou sépia. Parfois, le dessin occupe toute la page et quitte la figuration pour un fantastique à base de gargouilles ou autres figures terrifiantes de la nuit reflétant l’angoisse du poète et ses cauchemars.

Avec subtilité, il s’intéresse aux représentations de Baudelaire et de sa muse dans les tableaux de l’époque. Baudelaire est présent dans le grand tableau du Musée d’Orsay de son ami Courbet, L’atelier du peintre. Le spectateur le reconnait comme le petit bonhomme à l’extrême droite. Yslaire laisse penser qu’avec le temps la silhouette de Jeanne à côté de son poète ressurgit dans la toile. Une belle idée de connivence entre graphistes géniaux pour remettre en lumière cette oubliée de l’histoire.

En savoir plus :

  • Mademoiselle Baudelaire, Yslaire, Éditions Dupuis, 23 avril 2021, 160 pages en couleurs, à partir de 9.99 euros
Bulles de Culture - Les rédacteur.rice.s invité.e.s

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