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Critique / « L’amour au temps des scélérats » (2021) d’Anouar Benmalek

Pour sa première collaboration avec les Éditions Emmanuelle Collas, Anouar Benmalek frappe un grand coup avec L’amour au temps des scélérats. L’avis et la critique du livre.

Cet article vous est proposé par le chroniqueur Chris L.

Une pléiade de personnages que tout sépare

Lui, le franco-algérien qui aujourd’hui vit en France, mathématicien de formation, enseignant à l’Université Paris Saclay, journaliste, poète, est aussi un brillant écrivain depuis 1986, digne successeur de Kateb Yacine. Son roman polyphonique, dans les années 2010 en un lieu improbable, se déroule à la frontière turco syrienne. La guerre civile, le terrorisme ont dévasté, ravagé le pays, ne semant que désolation, peur, mort. Une pléiade de personnages que tout sépare, oppose, vont se croiser, se rencontrer. C’est foisonnant, tout à la fois tragique, cocasse, persifleur, violent. Pour pouvoir supporter les horreurs de cette tyrannie meurtrière, celles-ci sont noyées sous des vagues d’amour, d’un zeste de magie et de sorcellerie, et de beaucoup de suspense.

Il y a tout d’abord l’amour maternel d’une mère, Zayélé pour ses fils Reben et Aran, aux capacités intellectuelles très limitées, qu’elle souhaite sauver quel qu’en soit le coût. Membres d’une minorité confessionnelle millénaire, de tout temps pourchassée, celle des yézidis, ils doivent échapper au génocide lancé par Daech. À l’amour fraternel de l’aîné pour protéger son cadet dans les pires circonstances, se greffe un profond amour filial teinté de respect pour les devoirs imposés par sa mère à son égard.
C’est aussi l’amour ou la passion entre deux êtres, celui entre Houda, chanteuse, et son amant Yassir, qui ont fui pour échapper à la vindicte d’une famille, qui ont été remis aux mains des djihadistes pour être lapidés.

C’est le coup de foudre qui frappe Adams, indien du Dakota, ancien pilote de drone, engagé auprès de forces kurdes lorsqu’il croise Zayélé. Il se révèlera avec Ferhat, son copain kurde, d’une grande efficacité pour aider cette mère éplorée et désespérée, à la recherche de ses fils aux mains d’assassins fanatiques. À ces passions incandescentes, il faut ajouter celle qui traverse les siècles entre Tammouz, épris d’Innana une simple mortelle, et à la recherche d’une tablette sumérienne. Ce personnage énigmatique, ambigu, à la fois prophète et diable, aux pouvoirs extraordinaires, permet à Houda d’épanouir sa voix jusqu’à la propulser diva de la chanson orientale.

« une brillante réussite littéraire« 

C’est également l’amour pour la culture, le chant, l’Histoire de Sumer, mais c’est avant tout une déclaration d’amour à la littérature. Le titre emprunté pour partie à Gabriel García Márquez (L’Amour aux temps du choléra) est un bel hommage à l’écrivain colombien. Chez tous deux, la luxuriance domine, l’inventivité est au pouvoir. Un clin d’œil également pour Mikhail Boulgakov et son célèbre chat Béhémoth dans Le Maître et Marguerite. Chez Anouar Benmalek, les chats, très différents, se révoltent, sanguinaires, toutes griffes dehors, véritables sauveteurs, auteurs d’une scène d’anthologie, aux ordres de Tammouz.

L’amour au temps des scélérats se lit comme un roman d’aventures avec pour fonds les atrocités permanentes qui dévastent un pays martyr, aux racines séculaires. Réussir à conjuguer yézidis, kurdes, un soldat américain, un demi dieu, des milices combattantes et des djihadistes, n’était pas évident. Avec beaucoup d’humour et d’amour, le roman est fluide, réussi, sans aucune démonstration quelconque. Seules des vies bouleversées par des évènements dramatiques sont restituées. Hormis les tueurs sanguinaires, dépeints ridicules dans leur quotidien, les principaux personnages sont touchants dans les diverses péripéties qui les frappent. Tammouz, qui erre à travers des siècles de haines et de terreurs, apporte des visions historiques, philosophiques et religieuses sur le Monde.

Une excellente publication, pas sur la Syrie mais depuis Sumer jusqu’à nos jours, qui aurait pu se dérouler en d’autres lieux tant elle est universelle. Un livre choral qui permet de varier le rythme, de changer de ton, d’être d’une grande intensité de bout en bout. Idéalisme, passion, culpabilité, animent les principaux protagonistes face à la barbarie. L’amour au temps des scélérats, livre à la lente maturation, d’une grande profondeur, est une brillante réussite littéraire, remplie de liberté créatrice, menée par une plume alerte et remplie d’imagination, parfaitement ancrée dans la réalité.

En savoir plus :

  • L’amour au temps des scélérats, Anouar Benmalek, Éditions Emmanuelle Collas, août 2021, 443 pages, 20 euros
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