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Critique / « Territoire comanche » (1994) de Arturo Pérez-Reverte

Arturo Pérez-Reverte, auteur espagnol mondialement connu, a commencé à écrire en 1986 sans grand succès. À cette époque il était grand reporter, couvrant les différents conflits, guerres, guérillas, qui déchirèrent le monde de 1973 à 1994, durant douze ans pour le quotidien Pueblo, puis pendant neuf ans pour la TVE, télévision espagnole. Chypre, Liban, Érythrée, Salvador, Nicaragua, Tchad, Libye, Soudan, Mozambique, Angola ; autant d’étapes de son quotidien qui le marquèrent tant. La critique de son livre Territoire comanche, sorti en mars 2022 aux éditions Les Belles Lettres. 

Cet article vous est proposé par le chroniqueur Chris L.

Territoire comanche : l’adieu aux armes

Entre 1992 et 1994, Bosnie-Herzégovine et Monténégro furent ses dernières destinations. Y naquît Territoire comanche, enfin édité, pour la première fois, par Les Belles Lettres, dans sa collection Mémoires de Guerre. A quarante-trois ans, c’est un véritable adieu aux armes, l’abandon d’une tribu, que lance à chaud Arturo Pérez-Reverte au cœur des Balkans,  où s’affrontent Bosniaques musulmans et Serbes, puis Croates, enfin Serbes et Croates, sans oublier la présence de troupes monténégrines. L’implosion de l’ex-Yougoslavie se fît dans la peine, la douleur, les horreurs. C’est l’heure des souvenirs, des amis disparus, des anecdotes, et le moment de la réflexion sur les pratiques de la presse, l’évolution du métier bouleversé par les révolutions technologiques.

À Bijelo Polje, au Monténégro, deux journalistes de la TVE attendent près d’un pont miné. Marquez, le cameraman, obsédé par l’enregistrement de la désintégration d’un pont, ce qu’il n’a jamais réussi à faire, veut enfin réussir. Avec Barlés, son compère, double d’Arturo Pérez-Reverte, reporter, ils se replongent par instants dans le passé, échangent beaucoup. Dans le jargon professionnel Territoire comanche signifie «… l’endroit où l’instinct lui dit : arrête la voiture et fais demi tour. » Certains franchissent cette ligne, d’autres rebroussent chemin. Dans ce récit très autobiographique, les inventions littéraires s’insèrent parfaitement au texte très fluide et d’une grande réalité.

Marquez, coriace parmi les coriaces, paraplégique durant six mois en Érythrée, revenu de l’enfer, claudique depuis quinze ans. Avec Barlés, ils partagent « un certain sens de l’humour rude, introverti et âcre ». La mémoire de Barlés est assaillie par d’anciens reporters qui ont fait l’Algérie, le Katanga, le Biafra. Sur la touche aujourd’hui ou décédés, ils continuent d’être des références pour les nouvelles générations. Les portraits sont nombreux, distillés en pleine action ou au repos. C’est un bel hommage que Barlés leur rend, à l’époque du télex, d’une Underwood crépitant, où la notion de temps n’avait pas la même valeur. De fortes personnalités comme Oriana Fallaci, Corinne Dufka, reçoivent un juste hommage.

L’heure de régler ses comptes avec le journalisme spectacle

Dans chaque conflit, tout reporter avait son hôtel de prédilection, véritable QG, où ces professionnels, femmes et hommes, se noyaient dans le champagne, le whisky, s’adonnant pour certains à des substances illicites pour mieux survivre. « Aussi fêlés qu’ils l’étaient tous », ils étaient avant tout drogués au risque, dopés à l’adrénaline. À leurs côtés grouillent, interprètes soldats, trafiquants, prostituées, espions, mouchards. L’ombre des collègues disparus, toujours vivants en eux, est permanente. Quarante-huit d’entre ont perdu le vie en ex-Yougoslavie, sous les obus, balles, tirs de mortiers, mines, bombes. La mort est impitoyable frappant un débutant dès son arrivée à l’aéroport dans son taxi, Ted Stanford à Chypre lorsqu’il urine sur une mine, alors que des provocateurs chanceux s’affichent dans la Sniper Avenue de Sarajevo.

Pour Barlés c’est l’heure de régler ses comptes avec le journalisme spectacle, les reporters capables de prise de risques insensés en Territoire comanche, ou pas, pour une photo qui fera le tour du monde, apportera célébrité et argent. Critique également de ces naufragés solitaires, égoïstes, inaptes au bonheur dans des familles brinquebalantes, souvent divorcés. Seuls à la retraite, ils ressassent leurs souvenirs. Aucune estime pour « les Japonais », présents sur le terrain pour une simple photo mais éloignés de la ligne de front, qu’ils soient parlementaires, membres de ministères aux « sourires autocomplaisants », « journalistes très pressés et hâbleurs universels », qui une fois rentrés font des conférences, organisent des concerts de solidarité, osent écrire des livres sur les causes du conflit. Pas plus d’estime pour ces militaires de haut rang, tirés à quatre épingles, lors de missions de contrôles, ni pour les ronds-de-cuir dans les couloirs de la télé.

Livre très personnel, à nul autre comparable, Territoire comanche n’idéalise en rien le métier de reporter, décrivant la guerre dans toute sa brutalité, telle qu’elle est, «… affaire de commerçants et de généraux…». Un récit prenant, émouvant, où éclate la rage de Arturo Pérez-Reverte qui a perdu la foi, car « à partir de quarante ans, dans ce métier, on devient diablement vieux ». Excellent journaliste, il devint un très grand romancier.

En savoir plus :

  • Territoire comanche, Arturo Pérez-Reverte, Les Belles Lettres, mars 2022, 120 pages, 17 euros
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