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Critique / « Pour vous combattre » (2022) de Joseph Andras

De livre en livre Joseph Andras de son nom de plume, né Romain Mercier, déploie un incontestable talent littéraire. Lui qui a refusé le prix Goncourt du premier roman en 2016 pour De nos frères blessés, vient de voir paraître, chez son fidèle éditeur Actes Sud, Pour vous combattre, en mai 2022, qui plonge le lecteur dans un moment tourmenté de la Révolution française. Des œuvres toujours courtes qui sortent de l’ombre des personnes confrontées à l’Histoire. Nul besoin de partager les engagements de cet homme protéiforme pour apprécier ses récits engagés. La critique et l’avis sur le film. 

Cet article vous est proposé par le chroniqueur Chris L.

Un récit historique savamment documenté

Cette intrusion dans l’Histoire de France est solidement documentée. Tant a déjà été écrit sur cette période, par des historiens, des journalistes, des écrivains, des inconnus, avec plus ou moins de qualité et tant de parti-pris. Chateaubriand, Hugo, Lamartine, Michelet, Jaurès, sont indissociables de cette littérature. N’ayant rien vécu, rien vu, ils imaginent avec lyrisme, racontent influencés par ce qui leur a été transmis, sans certitude que ce fut bien la réalité. Dans Pour vous combattre, pas de purs héros ni de salauds patentés.

Durant les années 1793 et 1794, les combats font rage en Vendée entre partisans du « petit roi, fils du roi défunt et de la reine défunte », emprisonné au Temple, alors que la guerre aux frontières contre les puissances étrangères coalisées contre la République est violente, meurtrière, barbare. Joseph Andras reconnait avec justesse les qualités de très jeunes soldats aux convictions solidement ancrées et opposées, tels François Charette de La Contrie, « la belle figure antique » de Henri de La Rochejaquelein, Lazare Hoche, François Marceau.

La Révolution vécue en province n’est pas celle de Paris où les conflits s’étalent dans les clubs, notamment celui des Cordeliers, des Jacobins, mais aussi à la Convention nationale, voire au Comité de Salut Public, où tous les ténors s’affrontent, s’entredéchirent jusqu’à perdre la tête. Cela foisonne auprès des célébrités  entourées de l’abbé Roux, Barère, Billaud-Varenne, Cloots avec son « rêve d’une Terre sans nulles nations et religions », Collot d’Herbois » un « homme qui aimerait mieux se trancher la main que de la voir trembler », Fabre d’Églantine, et d’autres volontairement non nommés mais reconnaissables.

Aucun protagoniste n’est mis en exergue. Ce sont trois années qui sont restituées à travers des évènements jamais datés, ponctués par sept chapitres comme le nombre de numéros du journal Le vieux cordelier de Camille Desmoulins, « l’homme du 14 juillet », « le premier républicain », « celui qui donna la vie à la Révolution ». Les multiples affrontements qui rythment le quotidien de ces hommes sont restitués sans fioritures dans leur complexité.

Ni biographie, ni livre d’histoire, ni roman historique, Pour vous combattre est un récit tel que précisé sur la couverture. Il relate avec exactitude, interroge le lecteur sur ce qu’est le peuple et sur comment il devrait être dirigé. Brissot, Danton, Desmoulins, Hébert « aussi distingué dans l’ordinaire qu’ordurier dans ses journaux », Robespierre « tout entier ascèse, austérité et droiture », Saint-Just et autres, ont leur propre doctrine, rendant impossible toute concorde. « On murmure qu’il est, d’ailleurs, autant de peuples que de républicains ».

Les amitiés volent en éclats, les trahisons sont courantes, l‘appât du gain pervertit certains individus, le pouvoir excite des prétendants. Joseph Andras s’invite, avec parcimonie, dans le texte pour questionner, nuancer ou remettre en perspective certaines affirmations. Ainsi que connaissons nous de ces personnes en l’absence de photographies, hormis des « estampes, des huiles sur toile, des gravures à l’eau forte, des pastels sur papier, ou des sanguines », des représentations de ce qui a été voulu qu’ils soient. Avec une plume alerte, il jongle avec la langue française, le juste mot toujours à sa place. Toutes les scènes sont très visuelles, « Les cadavres flottent à la surface des eaux, pareils à des fleurs pourries ».

Notre avis ?

Véritable fresque historique, Pour vous combattre brosse la France durant les neuf mois de terreur qu’elle traversa sur 1793-1794. La notion de Terreur, avec un T et non t, née après la période concernée, émane des vainqueurs, heureux de désigner une âme noire leur permettant de se dédouaner. Et en 1795, Le Vieux Cordelier paraît pour son septième numéro, avec ses quarante huit pages d’origine enrichies de la lettre écrite depuis son cachot par Camille à Lucile. En moins de 140 pages, Joseph Andras restitue, interpelle, inscrivant son texte dans les grandes œuvres sur la Révolution française, en respectant l’Histoire. Un écrivain qui continue de tracer son sillon original, en toute liberté, dans la littérature française. Brillant !

En savoir plus :

  • Pour vous combattre, Joseph Andras, Actes Sud, 148 pages, mai 2022, 17,50 euros
  • De nos frères blessés, Actes Sud, 144 pages, mai 2016, 17 euros /  Babel Actes Sud, 144 pages, aout 2018, 7,20  euros
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