A l’approche de la cinquantaine, Alex, une fêtarde parisienne décide de quitter Paris pour le rez-de-chaussée d’une maison peu confortable, difficile à chauffer, avec un propriétaire à la famille envahissante, et surtout terriblement isolée dans un village du Finistère pas très loin de la mer. Et elle en bave ! Elle décrit pendant 200 pages sa nouvelle et engageante solitude choisie. La critique et l’avis sur le livre “Les Insolents” d’Ann Scott.
Résumé ainsi, on peut s’interroger sur l’intérêt de démarrer cette lecture ! Mais bien sûr, le livre lauréat du Prix Renaudot, ne se résume pas à la lutte contre le désespoir dans ce sombre exil. Nous entrons dans les pensées de la narratrice ne pouvant s’empêcher de penser à ses amis, à ses amours restés à Paris d’autant plus présents dans cette nouvelle solitude. Et surtout, nous constatons sa volonté tranquille de mener l’expérience jusqu’au bout pour découvrir où elle va la mener !
Des absents très présents
La solitude donne du temps pour penser, pour revivre son passé récent. Alex pense souvent à Margot et Jacques ses amis parisiens. Des moments clés de sa vie reviennent à l’esprit d’Alex : le jour où elle a refusé à Jean de passer de statut de meilleur ami à celui d’amant, à la grande déception de celui-ci, ou sa rupture avec la jeune Lou lassée de son inconstance.
Alex gagne sa vie en réalisant des musiques de film. C’est une passionnée d’électro. Elle est venue à la campagne aussi pour composer mais ne se fait pas trop d’illusions sur l’avenir de son métier. Jacques, galeriste et Margot dans son bureau de presse semblent aussi désabusés sur l’avenir de leurs métiers, voir sur leur avenir tout court.
Tout le roman baigne dans un pessimisme sur l’extérieur, sur l’évolution du monde, sur ce qu’apporte la culture à la vie. Paris est présenté comme une ville violente ou on peut se faire tabasser gratuitement dans un coin de rue, ou les vols sont fréquents. L’actualité d’Alex est régulièrement traversée par des suicides de ses connaissances. Le COVID n’améliore pas l’ambiance.
Dans ces conditions, le salut ne peut venir que de la vie intérieure. Et c’est pour la penser autrement qu’Alex semble avoir choisi de venir dans ce trou perdu.
Une autobiographie assumée
Dans ses interviews, on remarque qu’Ann Scott passe très rapidement du récit d’Alex à sa propre expérience d’exil breton en cours en changeant le « elle » pour le « je ». Ann Scott a quitté la capitale en septembre 2019, quittant son appartement bruyant du Marais pour une maison isolée en Bretagne. Alex et l’autrice ont en commun aussi d’avoir beaucoup fréquenté les nuits parisiennes et ses urbains passionnés. Ann Scott a décrit ce milieu dans Superstars (Flammarion, 2000). Dans ces années, elle est proche de Virginie Despentes, dont elle a été quelques mois la colocataire, Ces deux autrices faisaient parties de l’underground culturel parisien à la sortie des années 1990.
Héroïne et autrice se retrouvent bien dans le titre du livre. L’insolence est ce refus de suivre ce qui se fait, ce qui est à la mode, ce qui est convenu, l’insolence c’est aussi abandonner les réseaux sociaux et le bruit de l’information pour penser par soi-même.
Les Insolents : une écriture incisive
L’autrice ne semble pas avoir beaucoup de gouts pour les mondanités entre écrivains. Elle fait souvent allusion à la solitude de l’exercice de l’écriture. On l’imagine ciseler son texte, s’attacher à trouver les mots justes pour rendre compte de ses états d’âme, de ses pensées et de son nouvel environnement : un travail d’écrivain mais aussi d’introspection approfondi.
On ne peut que constater que la réussite est au bout de ses efforts. L’exploration de son nouvel environnement est décrite avec des phrases courtes et percutantes. Dans le magasin Leclerc ou elle a réussie à être emmenée en taxi, seule, elle a le temps d’observer les autres clients, de les décrire de les imaginer. Qui, à part un écrivain dans le Finistère a encore le temps pour cela !
Mais ces observations la renvoie sans arrêt à sa solitude nouvelle et, poussant son caddie, elle se demande si « être capable de se passer de compagnie fait d’elle quelqu’un de vraiment costaud ou d’asocial ».
L’évolution des valeurs d’Alex/Ann est progressive. En fin de compte, sa compagnie c’est vous lecteur ou lectrice. Et tout en continuant votre lecture, la conviction vous vient que c’est votre mission et aussi votre plaisir de l’accompagner.
En savoir plus :
- Les Insolents, Ann Scott, Calmann Levy, août 2023, 280 pages, 18 euros
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