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Critique / « Le père, un règlement de comptes  » (2021) de Niklas Franck

Der Vater : Eine Abrechnung de Niklas Frank paru en 1987 en Allemagne, sous forme de feuilleton dans l’hebdomadaire Stern, avait déchainé de violentes controverses. Il vient d’être traduit en France, sous le titre Le père, un règlement de comptes aux éditions Plein jour. La critique et l’avis sur le livre.

Cet article vous est proposé par le chroniqueur Chris L..

Le père, un règlement de comptes : le père son bourreau

Toute sa vie l’auteur a exprimé son dégoût et son écœurement face aux actions criminelles de Hans Franck, son père. Son travail de journaliste lui a permis de mener à bien ses recherches obsessionnelles et d’enrichir son œuvre d’une pièce de théâtre sur son procréateur, en 1995, d’un livre sur sa mère, surnommée « la reine de Pologne », en 2005, et de « Frère Norman! » en 2013, relatant les visions opposées de leurs jeunesses en Pologne.

Niklas Franck répond à tous les interviews, participe à moult réunions, reportages, films, documentaires, où s’expriment inlassablement son aversion, sa nausée, et sa répugnance au nom de Hans Franck, avocat de formation, Gouverneur de la région occupée de Pologne, sous le nom de Gouvernement Général (GG), haut dignitaire nazi, ministre sans portefeuille. Il fut condamné à la pendaison au terme du procès de Nuremberg en 1946 alors que Niklas n’avait que sept ans. Dernier des cinq enfants du criminel de guerre, il fut le seul à condamner de manière constante son géniteur, pour ses crimes de guerre et crimes contre l’humanité, avec la mort d’au moins 3 millions de Juifs de Pologne. Sa mère, ses frères et sœurs, qui ont également vécu au Wawel, château royal de Cracovie, de 1939 à1944, gardèrent une très haute estime pour Hans, « le boucher de Cracovie », qui affirma très longtemps ne pas savoir ce qui se passait dans les quatre camps de concentration implantés sur les terres du GG.

Dès la couverture le ton est donné. L’homme en uniforme, aïeul vomi, est gribouillé à coups de crayon (ou de feutre) rageurs jusqu’à rendre impossible la moindre identification. L’unique photo conservée par Niklas est celle du cadavre de son père, la seule qui le rassure car il ne pourra plus jamais nuire.

Une longue lettre à son ascendant

Le père, un règlement de comptes se présente comme une longue lettre de Niklas à son ascendant, où sa vie est retracée. Les interrogations et les accusations pleuvent. Des réponses sont apportées ou suggérées. Les mensonges sont scrupuleusement démontés. Dégoût, phrases crues, regrets que la mort n’ait pas frappée plus tôt ce monstre, submergent le livre. De nombreuses rencontres avec des témoins de l’époque soutiennent les propos de Niklas. Seule Lilly Groh, l’amour de jeunesse ressuscité, avec qui Hans voulait refaire sa vie, refusa de rencontrer l’auteur. À cela s’ajoutent les heures de lecture des écrits du gouverneur général des territoires polonais occupés ; journal, discours, livres dont « Face à la potence » écrit à Nuremberg et publié par sa femme après la guerre, au succès immédiat. Ces documents sont sirupeux, grandiloquents, mensongers et contradictoires.

À la recherche de pouvoirs, Hans est obséquieux à souhaits, se révélant également couard, pleutre, lâche, mais pas seulement. C’est aussi un voleur qui dépouille, spolie, rempli d’une cupidité sans limite, tout comme sa femme. L’opulence dégouline au Wawel, sous les objets d’art, dont de célèbres tableaux, les fourrures et bijoux arrachés dans les ghettos.

Il faut se plonger dans Le père, un règlement de comptes en complétant cette véritable page d’Histoire, par Kaputt (1944) de Curzio Malaparte qui partagea quelques moments à Varsovie avec Hans Franck, sa femme et autres dirigeants dévoyés et corrompus. L’enquête menée par Philippe Sands dans Retour à Lemberg (2017) est tout aussi édifiante. Au delà du nazisme en lui même, l’auteur insiste sur la reconstruction allemande faite sur l’occultation des actes les plus abjects commis durant la guerre par une très grande partie de la population allemande. Un livre puissant, véritable œuvre littéraire, dénonçant des faits qui doivent ne pas être oubliés pour une transmission correcte de la mémoire historique. Un homme rare et courageux.

En savoir plus :

  • Le père, un règlement de comptes, Niklas Franck, Editions Plein jour, août 2021, 384 pages, 12.99 euros
Bulles de Culture - Les rédacteur.rice.s invité.e.s

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