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Critique / « La réparation du monde » (2021) de Slobodan Šnajder

Le roman multi primé de Slobodan Šnajder, Doba mjedi, paru en 2015 en Croatie, en mars 2021 chez Liana Levi sous le titre « La réparation du monde », bénéficie de l’excellente traduction de Harita Wybrands. La critique et l’avis sur le livre. 

Cet article vous est proposé par le chroniqueur Chris L..

La réparation du monde : fuite de la famille en Slovénie

Roman familial et historique, Slobodan Šnajder raconte avec talent l’histoire de sa famille, plus particulièrement celle de son père et de son ancêtre Georg Kempf, le Souabe, qui face à la  famine, quitta son pays pour la Slovénie aux confins de l’Empire austro-hongrois, sous l’impulsion de  l’impératrice Marie-Thérèse à la fin du XVIIe siècle.

Cent cinquante ans plus tard, le dernier rejeton des Kempf (le père de l’auteur), né en 1919 à Nuštar, se prénomme également Georg, Djuka dans le dialecte local. Entre Vinkovci et Vukovar sur les rives du Danube, devenue tristement célèbre depuis la guerre en ex-Yougoslavie durant les années 1990, sa jeunesse s’écoule paisiblement. Vivant dans une famille aisée, grâce au commerce de saindoux, Djuka, étudiant en médecine, se sent yougoslave. Avec une âme de poète, une sensibilité exacerbée au charme féminin, abusant de l’alcool qui toute sa vie l’enivrera, la guerre lui semble lointaine jusqu’à ce que la déportation des juifs commence à toucher sa ville et quelques uns de ses amis.

Djuka traverse tous les soubresauts de l’Histoire européenne du XXe siècle, en sa qualité de Volksdeutsche, allemand de l’étranger. Comme nombre de ses camarades aux racines teutonnes, à défaut d’avoir été volontaire, il se retrouve intégré chez les Waffen SS à l’instigation de son père, dans le sud de la Pologne, non loin d’Auschwitz. Déserteur après une blessure, il se lie à l’armée souterraine polonaise, puis partage les combats de maquisards soviéto-polonais. Une seule idée l’anime, retourner dans sa ville natale et oublier ces territoires où il a vu les pires atrocités se dérouler.

Grâce à un certificat de bonne conduite délivré par les autorités russes, il se réinsère prudemment dans son pays aux mains désormais de Tito et ses partisans. En choisissant Zagreb comme point de chute, il se fond plus facilement dans l’anonymat, demeurant sous la menace permanente d’être démasqué pour le tatouage reçu comme tout membre de la Waffen SS. Il survit entouré par ses souvenirs et les absents. Il boit beaucoup. Il réussit à s’adonner à sa passion, produire de la  poésie.

Sa vie durant des femmes ont guidé son cœur, que ce soit Sofija son premier amour, Ania Sadowska l’infirmière polonaise, Vera sa première épouse et mère de son fils Slobodan. Leurs souvenirs tenaces le hantent jusqu’à son dernier jour. Son mariage avec Vera, appelée la Grenouille durant ses années de résistance et de détention au camp de concentration oustachi, fervente et fidèle militante communiste, était voué à l’échec.

L’incommunicabilité totale sur leurs passés respectifs et des visions divergentes sur le futur eurent raison de leur union. Ayant peu connu son père, peu échangé avec ses parents sur leurs vies durant la guerre, Slobodan Šnajder, à leur décès, disposa d’une énorme masse de documents familiaux qui lui permirent la rédaction de La réparation du monde.

une œuvre réflexive marquante

Au final un livre somptueux qui interroge sur l’identité, la liberté d’être, sur les conséquences des conflits qui ont ravagé cette région de l’Europe depuis la seconde guerre jusqu’à l’explosion de l’ex-Yougoslavie dont le rêve d’un monde nouveau s’était délité bien avant. Une voix pure et innocente, en encadré dans le livre, s’élève régulièrement, celle de Slobodan pas encore né, véritable sas de décompression.

Un roman dense, passionnant, exigeant par instant, dont les personnages ont été broyés par l’Histoire, le fascisme, le communisme ou le nationalisme, rendant difficile toute reconstruction, ne permettant au mieux que d’envisager La réparation du monde. De très beaux passages, touchants, sur les derniers moments de l’existence des parents de l’auteur, concluent brillamment les 624 pages d’une œuvre réflexive marquante.

 

En savoir plus :

  • La réparation du monde, Slobodan Šnajder , Edition Liana Lévi, mars 2021, 624 pages, 18,44 euros
Bulles de Culture - Les rédacteur.rice.s invité.e.s

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