enfr
Informations
Zita Hanrot et Sami Bouajila dans "Rouge" © Les films VELVET / Les films du FLEUVE

Interview / Farid Bentoumi pour le film « Rouge » : « Ce n’est surtout pas un film manichéen »

Labellisé par le Festival de Cannes en 2020 et visible dans les salles de cinéma depuis le mercredi 11 août 2021, Rouge est un thriller écologique de Farid Bentoumi avec Zita Hanrot, Sami Bouajila, Céline Sallette et Olivier Gourmet à la distribution. Rencontre Bulles de Culture avec l’auteur-réalisateur de ce long métrage.

Synopsis :

Nour vient d’être embauchée comme infirmière dans l’usine chimique où travaille son père, délégué syndical et pivot de l’entreprise depuis toujours.

Alors que l’usine est en plein contrôle sanitaire, une journaliste mène l’enquête sur la gestion des déchets. Les deux jeunes femmes vont peu à peu découvrir que cette usine, pilier de l’économie locale, cache bien des secrets.

Entre mensonges sur les rejets polluants, dossiers médicaux trafiqués ou accidents dissimulés, Nour va devoir choisir : se taire ou trahir son père pour faire éclater la vérité.

Rouge : interview de l’auteur-réalisateur
Farid Bentoumi

Rouge - Photo film cinéma
Sami Bouajila dans « Rouge » © Les films VELVET / Les films du FLEUVE

Bulles de Culture : Par rapport à votre précédent film, Good Luck Algeria (2015), on n’est plus du tout dans la comédie avec Rouge ?

Farid Bentoumi : C’est vrai que j’aurais bien voulu garder le ton de Good Luck Algeria, car j’aime l’idée de parler d’un sujet important et délicat à travers l’humour.

Là, en écriture, je me suis aperçu que le sujet était beaucoup trop grave. Et petit à petit les morceaux d’humour ont disparu et encore plus sur la table de montage. Au final, on arrive à une tragédie, presque antique, où l’on a une héroïne qui se bat contre son père et contre tous les hommes qui représentent l’usine.

Il y a quelque chose d’Antigone dans mon héroïne… La tragédie a gagné dans l’écriture. Mais ce qui reste, comme dans Good Luck Algeria, c’est l’amour qui existe au sein de la famille.

Bulles de Culture : C’est à nouveau un film tiré d’une histoire vraie, peut-être un peu moins personnelle…

Farid Bentoumi : Si, si, c’est aussi personnel. Mon père travaillait à la mine en arrivant en France, puis à l’usine, chez Pechiney, jusqu’à la fin de sa vie. Du coup, c’est un monde que je connais assez bien : les conditions de travail difficile, la sécurité et l’amiante qui font que beaucoup d’ouvriers mouraient prématurément à cette époque-là.

« C’est un film contre personne, au contraire, il ouvre au dialogue »

Rouge - Photo film cinéma
Olivier Gourmet dans « Rouge » © Les films VELVET / Les films du FLEUVE

Bulles de Culture : Du coup l’envie de Rouge est partie d’où ? De raconter votre père ?

Farid Bentoumi : Elle est partie de beaucoup de choses. De parler de l’actualité, comme dans Good Luck Algeria qui parlait de l’identité nationale, un vrai sujet d’actualité que j’avais très envie d’évoquer à ce moment-là.

Et pour Rouge, je trouve que nous sommes encerclés d’histoires d’usines polluantes, qui ne prennent pas la mesure du drame environnemental vers lequel nous courons. Il faut une prise de conscience et celle-ci est très difficile à déclencher car il y a des enjeux économiques et des milliers d’emplois à la clé, directs et indirectes.

On l’a vu dernièrement avec La centrale nucléaire de Fessenheim qui devait fermer et qui fonctionne encore. Là, je me suis inspiré de l’usine de Gardanne, mais également des lanceurs d’alertes que j’ai rencontrés et qui ont tous un courage admirable. Ils nous disent : « Non, il faut changer les choses ! »

La difficulté est que oui, il faut changer les choses, mais qu’en même temps, il y a des emplois derrière et que nous avons un mode de vie qu’il est difficile d’abandonner. Pourtant, il y a une urgence climatique à laquelle il faut répondre. Si j’ai fait ce film, c’est pour que les gens réfléchissent. Mais j’essaie aussi de montrer que chacun a ses raisons, que ce n’est surtout pas manichéen.

Bulles de Culture : Je me suis demandé si le « Rouge » du titre faisait également référence à la lutte et aux espoirs communistes déçus, de cette perte d’illusion ? 

Farid Bentoumi : Je ne dirais pas perte d’illusion. Car justement pour moi, c’est ce qui nous manque : la solidarité ouvrière. « Rouge », c’est la colère et les boues rouges, bien sûr. Mais vous avez raison, c’est aussi la couleur d’un engagement politique dont nous avons cruellement besoin. On a besoin de gens qui nous défendent, de syndicats. Parce qu’il vaut mieux être groupés pour se battre.

Et c’est la même chose quand on essaie de défendre le climat :  quand on explique aux gens qu’il faut changer de façon de vivre, prendre l’avion moins souvent, réduire notre train de vie, moins manger de viande. Ils répondent : « Non, c’est chiant, on ne peut pas ».  Et en face, les grands industriels, eux ont un discours très construit et face auquel il vaut mieux être unis pour répondre.

Mais attention, le film ne fait pas le procès des syndicats. Le combat du personnage de Sami Bouajila, c’est d’abord la sauvegarde de l’emploi et bien sûr, il y a une espèce de chantage à l’emploi de la part des patrons, mais je ne fais pas non plus un film contre le patronat. C’est un film contre personne : chacun a ses raisons. D’ailleurs ce n’est pas un film qui a une position claire, au contraire, il ouvre au dialogue.

Bulles de Culture : Le film politique, qui dénonce des scandales écologiques, n’est pas vraiment dans la tradition française mais c’est plus un genre américain. Rouge est dans la lignée des Dark Water, des Erin Brockovich

Farid Bentoumi : C’est vrai que nous sommes un pays très politisé, où tout le monde parle politique tout le temps, a un avis sur tout, mais paradoxalement pas trop au cinéma. Peut-être parce qu’on en parle trop dans la vie.

Après il faut bien avouer que beaucoup de réalisateurs et de scénaristes venaient de classes sociales où il n’y avait pas les mêmes problèmes. Ils avaient d’autres histoires à raconter.

Aujourd’hui, il y a une nouvelle génération de réalisateurs dont je fais partie : comme je vous disais, mon père était ouvrier. Quand vous regardez Petit Paysan, il a été fait par un fils de paysan [NDLR : Hubert Charuel] et ce n’est pas pour rien si le film est extrêmement sincère et parle d’un grave problème du monde paysan à travers l’histoire d’une famille.

Mon film se place dans cette lignée. Je parle d’un grave problème : la pollution, l’engagement politique et je le raconte à travers une famille que j’ai connue, car je l’ai vécu. Après, je pense qu’on vit dans un monde où il faut s’engager ! Quand Brisé fait La Loi du Marché, il s’engage.

Propos recueillis en septembre 2020 en Normandie.

En savoir plus :

  • Date de sortie France : 11/08/2021
  • Distribution France : Ad Vitam
Nicolas Bellet

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.