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Critique / « Quand tu écouteras cette chanson » (2022) de Lola Lafon

Dans la collection Ma nuit au musée aux Éditions Stock, Lola Lafon est la treizième personne à relater cette expérience si particulière, mais est la première a ne pas avoir choisi un lieu où l’art s’exprime, où peintures et sculptures se parlent, où les artistes interpellent les invités nocturnes. Quand tu écouteras cette chanson a pour cadre le Musée Anne Franck, plus particulièrement l’Annexe, là où la famille Franck vécut ses dernières heures cachées à Amsterdam, ainsi que quatre autres personnes. La critique et l’avis sur le livre. 

Cet article vous est proposé par le chroniqueur Chris L.

« Son œuvre a été trahie, se trouvant édulcorée »

Pour raconter sa nuit muséale sur une sollicitation éditoriale, le choix fait par chaque écrivain n’est jamais un hasard mais une réponse à des aspirations personnelles et profondes. Pour Lola Lafon c’est l’occasion de se livrer à une introspection intense, d’évoquer des sujets qu’elle n’a jamais abordés ou dont elle appréhendait l’évocation. Anne Franck, idolâtrée par certains, haïe encore de nos jours par les négationnistes qui contestent son existence même, est connue avant tout pour le journal qu’elle a tenu à compter de juin 1942, année de ses treize ans, avant de le réécrire convaincue qu’il serait un jour édité et qu’il trouverait son lectorat.

À sa parution, pour son adaptation cinématographique ou théâtrale, son œuvre a été trahie, se trouvant édulcorée, expurgée de toute référence à la shoah, devenant dès lors très consensuelle. Lors de projections- tests, le public se plaignant « d’une fin trop triste », d’une histoire « trop dure », la 20th Century Fox demande une fin avec « une note d’espoir » pour que les spectateurs puissent s’identifier.

Après une longue préparation ponctuée d’entretiens et de solides lectures, Lola Lafon, le 21 août 2021 au soir, une fois les visiteurs partis, entre au Musée Anne Franck, seule dans un espace totalement vide, mais rempli de tant de présences humaines qui ont arpenté ce lieu de sauvegarde. C’est le moment de se plonger dans son histoire familiale, de ce qu’elle en sait, si peu finalement, tant elle a refusé d’en savoir plus sur la shoah et tant elle a dissimulé sa judéité.

Dix heures dans un espace vide, celui de l’Annexe c’est long, difficile à remplir, seule avec ses pensées, ses doutes, ses incertitudes. Quelques descentes d’escaliers et leurs remontées, entre la partie musée et la partie habitation occupent un peu le temps, ainsi qu’un échange avec une gardienne. Mais le plus dur c’est de tergiverser devant la porte derrière laquelle durant vingt-cinq mois fut enfermée, réduite au quasi silence, Anne Franck. Impossible de trancher entre le bien fondé de pénétrer dans un sanctuaire, ou considéré comme tel, ou  refuser d’entrer afin de mieux respecter la mémoire de ceux et celles qui y restèrent cloîtrés obligatoirement.

« Dévoiement d’œuvres aux exigences de la rentabilité »

Ce choix cornélien perturbe Lola Lafon, elle même émigrée à l’âge de douze ans de la Roumanie en France, qui connut aussi le problème d’intégration dans un pays étranger. Ces atermoiements dans Quand tu écouteras cette chanson sont parfaitement restitués, d’où émerge un souvenir à Bucarest en1976, celui d’un jeune cambodgien ; « Charles Mea avait quinze ans, il était lycéen, il parlait trois langues, il portait des lunettes, ses parents étaient diplomates, sa mère était chrétienne ». Il cochait tous les critères aux yeux des Khmers rouges pour l’éliminer, « une tâche à effacer, un cancer à éradiquer, un adolescent à abattre ». Cette fidélité à une amitié éphémère a permis à Lola Lafon de résoudre son dilemme entre rester dans le couloir ou oser pousser la porte de la chambre.

Un récit sur la création littéraire, le dévoiement d’œuvres aux exigences de la rentabilité, des hommages déférents à ceux et celles qui furent exterminés, au motif d’être juif, ou d’être considéré comme intellectuel par certains dictateurs. Dans Quand tu écouteras cette chanson, Lola Lafon se dévoile encore plus que d’habitude, avec une grande franchise, avec des tâtonnements, en un lieu qui inspire le respect le plus profond et où la peur régna de manière constante entre 1942 et 1944.

Au milieu de quelques affiches de l’époque, quelques rares photos ou cartes postales, l’Annexe laisse sentir des présences et fait peser un poids sur ses visiteurs et dont l’auteure est la seule à avoir effectué totalement sa veille nocturne et de réflexion.

Notre avis ?

Un livre passionnant de bout en bout, émouvant, débordant de sincérité, qui donne une image bien différente de celle que le lecteur peut avoir d’Anne Franck grâce à une conteuse hors pair. Lola Lafon tisse la vie de deux familles, la sienne et celle d’Anne Franck, avec subtilité, jonglant alertement entre présent et passé. Un récit très réussi d’une écrivaine qui continue de surprendre.

En savoir plus :

  • Quand tu écouteras cette chanson, Lola Lafon, Stock, 180 pages, août 2022, 19,50 euros
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