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Critique / « Un garçon comme vous et moi » (2021) de Ivan Jablonka

De livre en livre, Ivan Jablonka continue à surprendre par son originalité. Créatif et sensible, il aime développer  ses propres sujets et constructions. Après Laëtitia et En camping-car, il explore avec Un garçon comme vous et moi comment sa personnalité s’est façonnée dans  son enfance, s’interrogeant en particulier sur le  » nous-garçons  » et sa place dans la communauté des hommes et de leurs stéréotypes virils.

Cet article vous est proposé par un rédacteur-invité, le chroniqueur Gilles M..

Synopsis :

Un garçon comme vous et moi est une autobiographie sensible de la jeunesse de l’auteur. Il remonte à sa naissance, en 1973, décrit son environnement familial, ses amis de l’époque l’école, le lycée Buffon, ses premières amours, l’entrée en terminale au lycée en 2004, le service militaire, les débuts de l’enseignant qu’il est devenu. Il partage avec les lecteurs ces premières découvertes culturelles comme les films de Truffaut ou les chansons de Renaud.

Un garçon comme vous et moi : Ivan Jablonka enquête, en historien professionnel, sur lui-même

Pour faire revenir à la surface toute cette vie passée, l’auteur se livre à une véritable enquête. Il interroge ses parents, réclame leurs archives, retrouve des amis et les interroge, leur demande des textes de leur propres souvenirs.

Beaucoup de ces matériaux nous sont livrés bruts dans le livre. On y trouve par exemple des photos de classe,  un roman inachevé, un journal de classe, des interviews. L’avancement de cette enquête sur lui-même donne du rythme au roman et fait partager au lecteur le charme de l’investigation. Preuve du sérieux de la démarche, on trouve en annexe un tableau chronologique des événements de la vie de l’auteur année par année en regard de l’actualité de l’époque.

L’auteur retrouve ses influences  culturelles du jeune homme de l’époque. Les images de Récré A2, du dessin animé Goldorak, les chansons de Renaud et de Goldman sont analysées pour leur influence potentielle comme le film Un monde sans pitié de Éric Rochant dont les héros fascinent le jeune Ivan.

Cette recherche se situant dans les années 1970 à 2010, restitue l’ambiance d’une époque Elle dévoile une intimité à la fois individuelle, sociale et politique : l’histoire d’une génération.

Un jeune homme dans « l’extension du domaine de la lutte»

La grande affaire de ce récit autobiographique est la relation de l’auteur avec le sexe féminin depuis les écolières jusqu’aux étudiantes.

« La masculinité n’a cessé pour moi d’être un problème ». La  question est  posée dès  le préambule du livre.

Dans cette lutte pour plaire pour reprendre l’expression de Michel Houellebecq, il se sent mal à l’aise dès le collège :

« J’ai été tiraillé entre trois masculinités : celle des forts en classe, celles des forts en drague,  celles des forts en transgression. Je n’en possédais aucune.  Je me sentais sans consistance»

Le point fort d’Ivan Jablonka, c’est plutôt l’écriture. Il écrit à ses amoureuses mais souvent sans succès du moins à cette époque !

Un garçon comme vous et moi peut donc aussi se lire comme un roman d’éducation pour à force de réflexions, de ruses adapter le masculin à sa  personnalité, pour se détacher des modèles dominants. Mais le détachement est rendu difficile en raison de l’histoire familiale, collective et de l’inertie d’une éducation et de modèles envahissants.

Une sincérité touchante

A la fois poussé par ses parents dans des filières éducatives  d’excellence (Lycée Henri IV, Normale sup) mais peu préparé par une éducation « Baba Cool », le jeune Ivan Jablonka se sent seul.

Unique enfant juif de sa classe au lycée Buffon, sorte de garçon pas comme les autres, il se sent souvent plus observateur qu’acteur. On voit bien la difficulté pour lui de se mouvoir  à contre-courant et on prend connaissance des  moqueries dont il a été affublé.

Aujourd’hui encore, il se diagnostique comme souffrant d’Anxiété/Obsession dont il se délivre par le travail et l’écriture. «J’ai écrit la bibliographie d’un disparu » conclut-il mais le disparu bouge encore : « Je livre bataille contre mes positions de force. Intello juif, écrivain chercheur, romancier défroqué, j’occupe une place fluctuante dans la hiérarchie du masculin, tantôt briquant ma statue, tantôt minant l’autorité que je détiens, fuyant les assignations … »

Ultimes résultats de l’enquête : l’auteur reprend contact avec ses premières amours en CE2. Cloé, son amour secret et jugée inaccessible, lui décrit ses sentiments de l’époque. La boucle se referme avec beaucoup d’émotion. La  vie va pouvoir continuer  transformée en partie par ce retour sur soi thérapeutique.

Pratiquant une introspection cultivée, sincère et émouvante, Ivan Jablonka analyse le  » malaise dans le masculin  » qui fut le sien, restituant son enfance dans ses enthousiasmes, ses émotions et ses chagrins. C’est très réussi.

En savoir plus :

  • Un garçon comme vous et moi, Ivan Jablonka, Seuil, La librairie du XXIe siècle, 320 p., 20 €, numérique 15 €.
Bulles de Culture - Les rédacteur.rice.s invité.e.s

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