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Morphine par Mariana Lézin image spectacle
Paul Tilmont et Brice Cousin dans la pièce de théâtre "Morphine" © Lionel Moogin

Critique / « Morphine » par Mariana Lézin : « sang » prendre de gants

En cosignant avec Adèle Chaniolleau une adaptation croisée de Morphine et Récits d’un jeune médecin de Mikhaïl Boulgakov, Mariana Lézin nous précipite dans les affres tragi-comiques de l’addiction d’un jeune médecin. L’avis et la critique théâtre de Bulles de Culture sur la pièce Morphine, découverte au Théâtre de Belleville.

Synopsis :

Fraîchement diplômé, un jeune médecin (Brice Cousin et Paul Tilmont) se trouve envoyé dans un hôpital de campagne pour en prendre la tête. Peur, angoisses, migraines et solitude le font tomber dans la morphine, qui devient au fil des mois une compagne de plus en plus envahissante.

Morphine : une mise en scène à la fois trash et burlesque

Morphine par Mariana Lézin image spectacle
Paul Tilmont et Brice Cousin dans la pièce de théâtre « Morphine » © Lionel Moogin

Fond blanc, personnages en blouse blanche, surblouse, masques et gants, l’univers médical est là en quelques minutes, et le vocabulaire chirurgical avec lui. En cette période d’après confinement, et après des mois durant lesquels masques, respirateurs et hôpitaux ont occupé le devant de la scène médiatique, cela fait presque bizarre de se (re)plonger dans un tel espace de fiction.

Heureusement avec Morphine l’appréhension est vite dissipée : de sanguinaires pochons rouges ou jaunes viennent exploser pour figurer sang et fluides, un trash caricatural qui tire vers le grotesque plutôt que vers le réalisme. Le doute est levé : nous allons rire ! De fait, les liquides libérés qui inondent la scène n’auront de cesse de retrouver un rôle tout au long de la pièce, mettant en avant une bestialité grandissante et de plus en plus glauque.

Du décalage, qui se dessine entre le trash burlesque de la pièce et le propos (pas très drôle) sur l’addiction, naît un pertinent angle d’attaque dramatique. Le cynisme, parfois acerbe, n’en est que davantage mis en valeur. On se laisse convaincre par le personnage du médecin que la dépendance ronge de plus en plus.

Un dédoublement bienvenu

Pour incarner le jeune médecin de la pièce Morphine, Brice Cousin et Paul Tilmont se donnent la réplique. C’est-à-dire qu’ils jouent tour à tour le personnage principal, tandis que l’autre interprète soit son double, sa conscience, sa raison, soit tout autre personnage nécessaire à l’histoire.

Ce dédoublement du personnage du médecin est une jolie idée, mettant en valeur le dilemme, la lutte contre soi, les hésitations, les doutes. L’extériorisation de ce dialogue intérieur, en étant plus vif qu’un simple monologue, permet de rendre compte des contradictions auxquelles le dépendant fait face et de rendre prégnante l’avancée de l’addiction.

En cela, nous pouvons souligner les qualités impressionnantes de Brice Cousin et Paul Tilmont dans l’interprétation, tant ils sont tous les deux sidérants et investis jusqu’à la dernière minute de la pièce. Leur énergie, leur connivence, concourent à la réussite de Morphine.

Une pièce inventive, mais avec quelques longueurs

Morphine par Mariana Lézin image spectacle
Paul Tilmont et Brice Cousin dans la pièce de théâtre « Morphine » © Lionel Moogin

Nous avons déjà évoqué les pochons de liquides aux effets spectaculaires mais ce ne sont pas les seules belles trouvailles de mise en scène dans Morphine. Mariana Lézin emploie aussi avec réussite la vidéo-projection, puis la surface blanche qui fait écran et sol. Tous les éléments présents sur scène prennent au fur et à mesure sens et rôle, voire même différents sens et rôles.

S’il est un écueil par contre pour la pièce, c’est la comparaison — inévitable, nous semble-t-il — avec l’adaptation en série télévisée des mêmes deux nouvelles de Mikhaïl Boulgakov sous le titre A Young Doctor’s Notebook, diffusée sur Arte.tv en octobre 2020.

Mariana Lézin emploie, comme la série, le grossissement comique et le dédoublement du personnage principal, mais ne parvient pas à donner à son personnage la même profondeur que la série britannique. La suppression des personnages féminins y est peut-être pour quelque chose.

Notre avis ?

Morphine tient les promesses de la nouvelle littéraire : brève, en crescendo, la pièce est minimaliste dans son nombre de personnages et reste centrée sur son propos principal, la morphinomanie. Très efficace au début, elle n’échappe pas ensuite à quelques lourdeurs. Il s’agit tout de même d’un bon spectacle.

En savoir plus :

Morgane P.