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L'Île d'Or - Kanemu-jima du Théâtre du Soleil photo spectacle
Le spectacle "L'Île d'Or - Kanemu-jima" du Théâtre du Soleil © Michèle Laurent

Critique / « L’Île d’Or – Kanemu-jima » : une création collective du Théâtre du Soleil

Après six mois de représentation à la Cartoucherie de Vincennes, Ariane Mnouchkine, en harmonie avec Hélène Cixous dramaturge, partent en tournée avec L’Île d’Or – Kanemu-jima, nouvelle épopée du Théâtre du Soleil. Leurs trente-trois comédiens nous invitent à les rejoindre pour une nouvelle production éblouissante. L’avis et la critique théâtre de Bulles de Culture sur ce spectacle vu au TNP de Villeurbanne.

Synopsis :

Tout comme pour ses Naufragés du fol espoir » en 2010, Ariane Mnouchkine renoue avec la symbolique de l’île dans cette nouvelle création collective de son Théâtre du Soleil : L’Île d’Or – Kanemu-jima. Hélène Cinque joue Cornélia, que nous avions déjà connue dans Une Chambre en Inde.

Cornélia est vieille, malade et hospitalisée. Au rythme de ses rêves et délires, elle nous entraîne sur une île japonaise.  Là-bas, la maire Yamamura Mayumi se bat pour organiser le Festival International de théâtre « du présent lumineux ». Mais des promoteurs immobiliers veulent tenter un « Fukushima culturel », en construisant un Casino sur cette île.

Le texte d’Hélène Cixous, rythmé par la musique de Jean-Jacques Lemêtre, nous guident dans ce conflit entre l’art théâtral et les projets capitalistes.

Ariane Mnouchkine nous présente avec avec L’Île d’Or – Kanemu-jima une grande cérémonie japonaise poétique et testamentaire, à l’image de toutes ses œuvres incontournables qui ont marqué l’histoire théâtrale du XXe siècle.

L’Île d’Or – Kanemu-jima : un rêve japonais

L'Île d'Or - Kanemu-jima du Théâtre du Soleil photo spectacle
Le spectacle « L’Île d’Or – Kanemu-jima » du Théâtre du Soleil © Michèle Laurent

C’est en 1964 qu’Ariane Mnouchkine pose pour la première fois ses valises au Japon. Elle est restée fascinée depuis par la culture nippone et est d’ailleurs auréolée du Kyoto Prize.

Pour son Île d’Or – Kanemu-jima, elle s’est inspirée de l’île Sado, où de nombreux intellectuels furent exilés.

Dès l’ouverture du rideau, les spectateurs sont totalement propulsés au Japon. Tous les comédiens portent un masque en latex qui tire leurs traits, et ride leurs yeux.

Un nouveau langage est inventé où tous les verbes sont éjectés en fin de phrase : « La combattre, il nous faut ».

Le Théâtre du Soleil utilise absolument tous les marqueurs du Japon : cerisiers (sakura), kimonos, lanternes, geisha, bains chauds (Onsen), cigogne, marionnettes…

Les comédiens se déplacent à petits pas au rythme des « Aïe ! Kampaï ! Arigato gozaïmass! » Quel dépaysement !

Ariane Mnouchkine fait également allusion au kabuki et à la forme comique du théâtre Nô japonais : le kyôgen.

Lorsque L’Île d’Or – Kanemu-jima se joue à la Cartoucherie de Vincennes, l’immersion japonaise est totale. En effet, le spectacle est précédé d’un repas de ramen japonais, entouré des lions d’Hokusaï.

A Villeurbanne, lorsque le texte d’Hélène Cixous est en tournée, pas de pré-spectacle, mais des joueuses de taïkos, tambours japonais, attendent tout de même les spectateurs dans le hall du Théâtre national populaire (TNP), et rythment joyeusement leur sortie. Encore un coup de baguette de la fée Mnouchkine qui transforme toujours ses spectacles en fête.

Ariane Mnouchkine, 82 ans : une île pour testament politique ?

Tout comme son héroïne Cornélia dans L’Île d’Or – Kanemu-jima, Ariane Mnouchkine a été hospitalisée en 2020 à cause du COVID. La maladie plane tout au long du spectacle. Cornélia fiévreuse, jouée par Hélène Cinque, est allongée en chemise de nuit dans un lit d’hôpital à roulettes. A chacune de ses fièvres, nous partons dans ses rêves nippons.

Dans cette Île d’Or – Kanemu-jima, Hélène Cixous veut embrasser tous les maux de notre époque. Avec Ariane Mnouchkine elles nous proposent donc un condensé testamentaire des combats de leur vie. Sont dénoncés :

  • le conflit israélo-palestinien — par le truchement comique d’un couple, qui se dispute sur le choix de leur mise en scène,
  • la révolte pro-démocratique à Hong-Kong,
  • la censure de la police chinoise,
  • la résistance de Shanghai,
  • les exilés afghans,
  • les violences conjugales,
  • les visios dans les Epadh,
  • et même beaucoup plus drôle, l’escapade de Carlos Ghosn en hélicoptère, déguisé en Geisha.

Peut-être aurait-il fallu faire des choix. Car à tous ces combats se rajoutent aussi la défense de la cause gaie : Cornelia embrasse sa professeur Mme Spinoza, jouée par Shaghayegh Beheshti, sur la bouche.

Beaucoup pour un seul spectacle ?

Non, car transpire de la patte de la militante Mnouchkine comme une urgence à dénoncer, quitte à accumuler.

Cette Île d’Or – Kanemu-jima est encore une fois une véritable Tour de Babel. Ce spectacle est polyglotte : on y parle le japonais, le chinois, l’hindi, le persan, l’arabe, l’hébreu et le russe !

Le Théâtre du Soleil était, est et restera politique.

La solution à tous ces mots/maux ? S’ouvrir au monde, comme elle ils l’ont toujours fait.

Une mise en scène inventive, des décors poétique et une musique épique

L'Île d'Or - Kanemu-jima du Théâtre du Soleil photo spectacle
Le spectacle « L’Île d’Or – Kanemu-jima » du Théâtre du Soleil © Michèle Laurent

Quelle originalité pour débuter la pièce que ce téléphone portable d’un comédien qui sonne dans la salle ! Nous sommes piégés dans les filets du Théâtre du Soleil et ce pour toute la durée du spectacle. Car ils sont une trentaine sur scène à nous tenir en haleine.

Une vie condensée : on s’émeut, on tremble et on rit beaucoup. Quelques décors sont même changés par des comédiens perchés sur des échasses.

La mise en scène est inventive. Des tréteaux à roulettes virevoltent afin de créer des espaces toujours nouveaux. Les paysages japonais sont recréés avec poésie. Le bruitage de l’eau en direct, les xylophones et la musique épique de Jean-Jacques Lemêtre rythment les multiples tableaux.

Une mer de soie, des dromadaires, un bateau, un volcan, un hélicoptère, et le Théâtre du Soleil nous tient la main tout au long de cette aventure.

Notre avis ?

L’Île d’Or – Kanemu-jima est une expérience théâtrale de 3h15 qui marque. Pas une minute d’ennui.

Mme Mnouchkine, vous qui tenez à craquer les billets des spectateurs à l’entrée de vos spectacles, promettez-nous de nous réchauffer encore et encore sous les rayons de votre Théâtre du Soleil.

En savoir plus :

  • L’Île d’Or – Kanemu-jima
    Une création collective du Théâtre du Soleil, en harmonie avec Hélène Cixous, dirigée par Ariane Mnouchkine, musique de Jean-Jacques Lemêtre.
    Avec : Shaghayegh Beheshti, Duccio Bellugi-Vannuccini, Georges Bigot, Aline Borsari, Sébastien Brottet-Michel, Juliana Carneiro da Cunha, Hélène Cinque, Marie-Jasmine Cocito, Eve Doe Bruce, Maurice Durozier, Man Waï Fok, Farid Gul Ahmad, Sayed Ahmad Hashimi, Samir Abdul Jabbar Saed, Martial Jacques, Dominique Jambert, Judit Jancso, Shafiq Kohi, Agustin Letelier, Ya-Hui Liang, Vincent Mangado, Andréa Marchant, Julia Marini, Alice Milléquant, Taher Mohd Akbar, Nirupama Nityanandan, Miguel Nogueira da Gama, Seietsu Onochi, Vijayan Panikkaveettil, Reza Ghulam Rajabi, Omid Rawendah, Xevi Ribas, Arman Saribekyan, Thérèse Spirli
  • Durée du spectacle : 3h15 avec entracte
  • L’Île d’Or – Kanemu-jima au Théâtre du Soleil à la Cartoucherie de Vincennes du 3 novembre 2021 au 15 mai 2022. Reprise le 7 décembre 2022
  • L’Île d’Or – Kanemu-jima au Théâtre national populaire (TNP) de Villeurbanne du 9 au 26 juin 2022
  • L’Île d’Or – Kanemu-jima au ThéâtredelaCité de Toulouse du 9 au 27 novembre 2022
Frédérique C.

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