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Soy Libre affiche film

Interview / Laure Portier, réalisatrice de « Soy Libre »

Après une sortie salle en mars dernier, le premier long métrage de Laure Portier, Soy libre, sort en DVD. Cédric Lépine a rencontré la réalisatrice pour Bulles de Culture. 

Cet article vous est proposé par le chroniqueur Cédric Lépine.

Synopsis :

Arnaud c’est mon petit frère. Un jour je me suis rendue compte qu’il était déjà grand. Il est né là où on ne choisit pas et cherche ce qu’il aurait dû être. Libre.

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© Zied_Mokaddem

Laure Portier, « Faire du cinéma, c’était pour moi en même temps s’extraire du monde et le penser autrement« 

Cédric Lépine : Lorsque vous avez commencé vos études de cinéma à l’ESAV à Toulouse et plus tard à Bruxelles, quelles étaient vos envies de réalisation ?

Laure Portier : Je ne sais pas très bien répondre à cette question. Disons que je voulais entrer dans un univers. Faire du cinéma, c’était pour moi en même temps s’extraire du monde et le penser autrement. Je ne pense pas qu’à cette époque j’avais une pensée claire et précise de ce que je voulais faire. Disons que je voulais assurément raconter des histoires. Artistiquement, le cinéma était ce avec quoi je voulais travailler, mais aussi l’univers dans lequel je voulais entrer.

C. L. : Qu’est-ce qui vous a conduit à prendre la caméra pour filmer votre frère ?
L. P. : Il n’y a pas eu d’étapes, avec une discussion et un accord avant de prendre la caméra. Avant que le cinéma entre dans ma vie, ou l’inverse, Arnaud et moi, nous échangions déjà beaucoup sur ce que nous faisions. Arnaud lisait mes textes et me félicitait et il me montrait ses dessins et j’en étais admirative. Lorsque je suis entrée en école de cinéma, j’ai commencé par faire la même chose, lui montrer ce que je faisais. Et la caméra était déjà dans cette démonstration. Je n’ai en quelque sorte jamais demandé l’accord à Arnaud. Il a toujours voulu. Par curiosité, et aussi pour être avec sa grande sœur peut-être. Nous avions, au travers du film un accord tacite, être là l’un pour l’autre.

Ah, je n’ai pas répondu à la question. Pourquoi j’ai filmé Arnaud ?

Pour ce qui est des « circonstances », à chaque fois, il s’agit de se retrouver. La première fois en 2005, il est en CEF et a une sortie de week-end pour passer devant la juge pour enfants et en 2012, je l’attends à la sortie des Baumettes et je réitère le projet de faire un film ensemble, ce qui sous-entend donc d’être ensemble. Il s’agissait de mettre du cinéma dans nos vies et une caméra entre nous deux.

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© Les Alchimistes

C. L. : Au moment du montage, existait-il de nombreuses options de récit ou bien aviez-vous les idées déjà assez claires déjà en filmant de ce que vous pourriez monter ?
L. P. : Le film monté ressemble de très près au scénario écrit. Avec un début, une fin et des péripéties. J’ai toujours voulu faire un film sur la trajectoire d’Arnaud. En ayant des éléments narratifs tels que la solitude, l’héroïsme et la violence. Et tout ce qu’il fallait déconstruire au fil de l’histoire. Ce qui est né du montage, c’est le lien. Comment faire lien dans une fratrie, dans une filiation, dans le monde.

C. L. : En quoi les mots du titre prononcés par votre frère peuvent-ils être les vôtres ?
L. P. : Les mots du titre ne sont jamais prononcés par mon frère. Jamais il ne dit je suis libre. Ou encore Soy libre. C’est un désir énoncé. Un rêve. Celui qu’il dit à sa grand-mère. « C’est mon rêve, avoir une maison à la campagne, une femme, beaucoup d’enfants, avoir une vie libre. Une vie libre… »

Ce sont mes mots dans le sens où j’ai fabriqué un film qui va vers ce désir de liberté, mais pas au sens d’être un homme libre et sans attache. Au sens d’être un homme qui fait la paix avec son histoire. Il se libère de ses colères. C’est une construction de cinéma qui a toujours été énoncée à Arnaud aussi. Pour que le film trouve sa fin, il fallait qu’Arnaud trouve son endroit, son lieu de paix.

« Je me suis faite bercée par Sailor et Lula de David Lynch, Walkabout de Nicholas Roeg, Made in Britain d’Alan Clarke »

C. L. : Qu’est-ce qui vous a convaincu que la réalisation d’un tel film pouvait être possible ? Des références de films ? Des personnes qui vous ont soutenues ?
L. P. : Je ne sais pas. L’idée d’un possible. Et l’urgence d’inventer.

J’ai eu quelques références de cinéma pour nourrir Soy libre. En fiction, je me suis faite bercée par Sailor et Lula de David Lynch, Walkabout de Nicholas Roeg, Made in Britain d’Alan Clarke. Je dirais d’eux que c’est l’énergie (puissance de vie, puissance de mort) qui m’a inspirée. En documentaire, là on est dans les films trajectoires du réel. Dix-sept ans de Didier Nion, Gigi, Monica… et Bianca de Benoît Dervaux et Nous les enfants du XXe siècle de Vitali Kanevski. Tous m’ont appris que du documentaire, je retenais la puissance de la mue, la trajectoire, le changement d’état comme force cinématographique (sauf chez Kanevski). Mais c’est aussi des films qui ont provoqué beaucoup de frustration. Je n’étais pas un homme de 40-50, je n’avais pas de quoi rassurer ou protéger. Mais plus j’ai avancé dans le film, plus j’ai compris que « ma force » à moi, était de ne pas chercher à faire autorité. Même à éviter à tout prix toute forme d’ascendance de ma place de réalisatrice sur mon personnage.

Pour ce qui est du soutien… Ma grand-mère évidemment. C’est elle seule qui ait posé son regard sur moi en me disant « tu es capable » Et je suis convaincue que c’est la puissance de ce regard qui m’a forgée. Et il me nourrit encore aujourd’hui.

C. L. : Plus qu’un portrait d’un frère, considérez-vous aussi ce film comme la peinture de la relation entre un frère et une sœur autour des attentes qui se jouent et des histoires passées qui se réactivent sans cesse de manière implicite ?
L. P. : Évidemment.

Comme je le dis plus haut, il y a la trajectoire d’Arnaud d’une part et de l’autre, ce qui fait lien. Ce qui nous lie, nous délie et nous relie, notre amour fraternel. Et notre manière de nous battre et nous débattre dedans (je parlais aussi, par exemple, de briser tout rapport vertical à l’autre, avoir de l’ascendance sur). Mais aussi de faire lien dans sa propre filiation. Comment devient-on père si on a tant manqué ? Le film fini vient réinterroger le début de l’histoire. Et faire lien avec le monde. Trouver sa place.

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© Les Alchimistes

C. L. : A-t-il été difficile de produire un tel film et trouver toute une équipe pour rendre possible sa réalisation ?
L. P. : Oui et non. Je ne me rends pas compte. J’ai très vite levé des fonds, donc en ça, le film s’est bien porté. C’était nécessaire au film, mais aussi à moi-même. J’avais besoin de sentir que j’avais du soutien derrière. Et chaque commission levée me disait « ce que tu racontes nous intéresse ».

Ce qui a été le plus dur pour moi, ce sont les années de solitude face à ma matière. C’est quand je rentre en post-production (novembre 2020) et que le montage image a commencé, que je peux enfin avoir des collaborateurs artistiques à mes côtés. Là, c’est le bonheur. Rencontrer ceux qui vont porter le film avec moi.

En savoir plus :

  • Critique de Soy Libre
  • Soy libre
    de Laure Portier
    France, Belgique, 2021.
    Durée : 78 min
    Sortie en salles (France) : 9 mars 2022
    Sortie France du DVD : 5 juillet 2022
    Format : 16/9 – Couleur
    Langue : français – Sous-titres : anglais, français.
    Éditeur : Les Alchimistes FilmsBonus :
    Court métrage : Dans l’œil du chien de Laure Portier (2019, 38’)
    Restitution de l’atelier « Démontage d’un montage » réalisé au Cinéma du Réel 2022 (61’)
    Bande-annonce
Bulles de Culture - Les rédacteur.rice.s invité.e.s

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