Alors que quatre astronautes s’éloignent de la Terre à bord d’Orion, cap sur la Lune pour la première fois depuis 1972, le cinéma avait depuis longtemps tracé la route. Retour sur les œuvres qui ont façonné notre rapport à la conquête lunaire.
Il y a quelque chose de vertigineux à regarder ces images. Prises depuis la fenêtre de la capsule Orion par le commandant Reid Wiseman, elles montrent la Terre voilée de nuages, suspendue dans le noir absolu, avec des aurores boréales visibles aux pôles. À bord, Victor Glover, premier astronaute noir à s’aventurer aussi loin de notre planète, a confié à la presse : « Faites-nous confiance, vous êtes magnifiques. Vous semblez beaux. D’ici, vous ressemblez à une seule chose. » Cette humanité suspendue dans le cosmos, le cinéma l’a imaginée, rêvée, pleurée et exaltée bien avant que la NASA ne la rende réelle.
Depuis le 1er avril 2026, la mission Artémis II emporte quatre astronautes, Reid Wiseman, Victor Glover, Christina Koch et le Canadien Jeremy Hansen, dans un périple d’environ dix jours autour de la Lune. Elle marque le premier vol habité du programme Artémis, dont l’ambition est de ramener des humains sur la Lune, et de préparer à terme une installation lunaire permanente. Ce sera la première fois que des astronautes s’aventureront aussi loin de la Terre depuis Apollo 17, en décembre 1972. Un demi-siècle de silence, brisé. Et l’occasion idéale de revisiter les grandes œuvres cinématographiques qui ont, chacune à leur manière, nourri notre rapport à cet astre d’argent.
« First Man : Premier Pas sur la Lune » (First Man, Damien Chazelle, 2018) : la sobriété du héros
C’est le film de la solitude et du deuil. Damien Chazelle, qui avait électrisé Hollywood avec La La Land, choisit ici le dépouillement radical pour raconter Neil Armstrong. Ryan Gosling incarne un homme qui ne se bat pas contre la pesanteur, mais contre lui-même : la mort de sa fille Karen, l’obsession silencieuse, la distance avec les siens. La séquence d’alunissage est un chef-d’œuvre de tension sensorielle — caméra serrée, bruits mécaniques, souffle court. Pas de grandiloquence. Juste deux hommes sur un sol gris-blanc, et l’humanité entière retenant son souffle.
Résonance avec Artémis II : Christina Koch, première femme à s’approcher aussi près de la Lune, a confié : « Je savais que c’est ce que nous verrions. Mais rien ne prépare au côté époustouflant de voir sa planète natale, à la fois illuminée en plein jour et baignée par la lumière de la Lune. » First Man prépare exactement à cette confrontation intime avec l’immensité.
« Apollo 13 » (Ron Howard, 1995) : l’épopée du retour impossible
« Houston, we have a problem. » La phrase la plus célèbre de l’histoire spatiale au cinéma résonne avec une acuité particulière en ce début avril 2026. Ron Howard signe avec Apollo 13 un thriller haletant fondé sur des faits réels : l’explosion d’un réservoir d’oxygène en 1970, qui condamne la mission lunaire et oblige trois astronautes à rentrer en utilisant leur module lunaire comme canot de sauvetage. Tom Hanks, Bill Paxton et Kevin Bacon incarnent des hommes calmes face à l’impossibilité, pendant que Gary Sinise, resté sur Terre, joue peut-être le rôle le plus héroïque : celui de l’ingéniosité humaine sous pression absolue.
Résonance avec Artémis II : La NASA a reconnu un défaut connu sur le bouclier thermique de la capsule Orion, découvert lors du vol d’essai non habité Artémis I en 2022. À la rentrée atmosphérique, la capsule devra affronter des températures dépassant 2 760 degrés Celsius, avec une seule chance, sans possibilité d’attendre. Apollo 13 rappelle que dans l’espace, rien n’est jamais acquis et que le génie humain est la première ressource de secours.
« Interstellar » (Christopher Nolan, 2014) : la Lune comme antichambre de l’infini
Christopher Nolan ne raconte pas la Lune, il la dépasse. Interstellar projette l’humanité au-delà de toute cartographie connue, à travers un trou de ver, au bord d’un trou noir. Mais sa force est d’ancrer ce vertige cosmique dans la plus prosaïque des réalités : un père qui quitte ses enfants. Matthew McConaughey traverse des années-lumière ; ce qui lui manque, c’est une voix, une main, une lettre. Scientifiquement sérieux, le physicien Kip Thorne a validé les équations, visuellement sublime, Interstellar pose la question fondamentale : pourquoi partir, si c’est pour laisser derrière soi tout ce qui compte ?
Résonance avec Artémis II : Le commandant Wiseman, depuis l’espace, a rendu hommage aux familles des astronautes, que l’équipage n’a pas encore pu appeler depuis le lancement. Le film de Nolan dit mieux que tout autre que l’exploration spatiale est d’abord une histoire d’amour et de sacrifice.
« L’étoffe des héros » (The Right Stuff, Philip Kaufman, 1983) : la genèse d’une mythologie
Adapté du roman-reportage de Tom Wolfe, ce film fleuve de plus de trois heures retrace la naissance du programme Mercury et l’épopée des premiers astronautes américains. Philip Kaufman y construit une fresque chorale à la fois ironique et admirative, démystifiant le héros tout en lui rendant hommage. Chuck Yeager (Sam Shepard), qui n’est jamais allé dans l’espace, devient paradoxalement la figure la plus libre du film, l’aviateur solitaire contre les bureaucrates de la NASA. L’étoffe des héros est un film sur le courage, mais aussi sur la fabrication médiatique du courage.
Résonance avec Artémis II : « Je dois vous dire qu’il n’y a rien de normal dans tout ça. Envoyer quatre humains à 400 000 kilomètres est un effort herculéen, et nous réalisons maintenant seulement le poids de tout cela », a déclaré Reid Wiseman depuis l’espace, après la mise sur trajectoire lunaire. Le film de Kaufman avait compris avant tout le monde que l’exploit technique n’existe qu’à travers le prisme de l’humain.
« Gravity » (Alfonso Cuarón, 2013) : la terreur du vide
Sandra Bullock, seule dans l’espace. Alfonso Cuarón réduit la conquête spatiale à son essence la plus terrifiante : que se passe-t-il quand tout va mal, loin de tout ? Techniquement révolutionnaire, des plans-séquences de plusieurs minutes simulant l’apesanteur, Gravity est aussi un film sur la volonté de survivre et sur le retour à la Terre comme renaissance. L’image finale, Sandra Bullock qui se redresse péniblement sur le sol boueux d’un lac, est l’une des plus belles métaphores cinématographiques de la condition humaine.
Résonance avec Artémis II : À la rentrée atmosphérique, la capsule Orion entrera dans l’atmosphère à environ 40 200 kilomètres par heure. « Une fois que la chaleur commence à s’accumuler sur le bouclier thermique, il n’y a plus de retour en arrière », rappelle le directeur de vol Rick Henfling. Gravity a rendu populaire ce que chaque vol spatial signifie réellement : une course contre la mort que l’on gagne à chaque fois, jusqu’au jour où.
Quand la fiction rejoint le réel
Le 6 avril 2026, la capsule Orion s’approchera à environ 6 000 à 9 000 kilomètres de la surface lunaire, et l’équipage contournera la face cachée de la Lune — une région qu’aucun humain n’a approchée depuis plus d’un demi-siècle. Pendant quelques dizaines de minutes, tout contact radio sera coupé avec la Terre. Les quatre astronautes seront seuls, plus seuls qu’aucun être humain depuis les équipages d’Apollo. Le cinéma a imaginé cet instant des centaines de fois. La réalité, elle, n’aura lieu qu’une seule fois et elle se déroule en ce moment même.
Comme le résume Josef Aschbacher, directeur général de l’ESA : « Artémis II confirme le rôle essentiel de l’Europe dans le retour de l’humanité sur la Lune. La coopération reste notre moteur le plus puissant pour l’avenir. » Les films cités ici ont été, à leur façon, des accélérateurs de ce rêve collectif en donnant des visages, des peurs et des espoirs à ce que les équations ne peuvent exprimer seules.
Bulles de Culture Sur Bulles de Culture, chaque jour, la culture sort de sa bulle !
