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Critique / « Que ma mort soit une fête » (2021) de Christian Alarcon

Spécialisées dans la « creative non fiction » ou « narrative non-fiction »,  grands reportages et enquêtes, les éditions Marchialy respectent leur ligne éditoriale avec « Que ma mort soit une fête » de Christian Alarcon, sorti en février 2021. L’avis et la critique sur ce livre. 

Cet article vous est proposé par un rédacteur-invité, le chroniqueur Chris L..

Que ma mort soit une fête : une tradition du journalisme narratif

L’auteur, journaliste, enseignant, perpétue une tradition du journalisme narratif ancrée chez les auteurs latino-américains. Bardé de nombreux prix pour ses livres et articles, ce chilien de cinquante ans, vivant en Argentine, a fréquenté durant plus de deux ans ces bidonvilles appelés « villas miseria », dans la troisième couronne au nord de Buenos Aires ; 25 de Mayo, San Francisco, La Esperanza, parmi les plus pauvres de la mégapole argentine.

Ayant entendu parler d’une figure iconique en ces lieux, véritable saint, « nouvelle idole païenne », depuis sa mort en 1999, il a tenté de rencontrer le maximum de personnes ayant fréquenté Victor Manuel Vital, surnommé El Frente. Cet adolescent de dix sept ans, caché sous une table, a été assassiné lâchement par la police, d’une balle dans la tête. Déjà, « …on lui attribuait le pouvoir de dévier la trajectoire des balles et de sauver les jeunes zonards de la mitraille policière. »

Pour acquérir la confiance de la population, le travail d’approche est long et méticuleux, dans ces ruelles sordides, méfiantes et hostiles de prime abord. Percer les secrets et les vérités pas toutes avouables est une tâche ardue. Depuis l’âge de treize ans El Frente braquait, volait,  redistribuait ses butins à ceux qui en avaient le plus besoin, dilapidait sans compter avec ses potes pour faire la fête. Un Robin des bois était né, avec un code d’honneur ; les délits n’étaient commis qu’à l’égard de ceux qui détenaient quelque chose, et non, comme cela se pratique aujourd’hui, à l’égard des voisins et des plus pauvres.

Comme les jeunes de son époque il aimait sortir et danser la cumbia, avait des petites amies, était plein d’espoirs et d’envies. Il adorait une chanson qui martèle, «À ma mort, jouez de la cumbia… Que ma mort soit une fête, au son de la cumbia.» 

Sa mère, Sabina, agent de sécurité, a tout fait pour détourner son fils de la délinquance, sans succès. Mathilde, confidente privilégiée de Victor, est mère de famille, avec une fille et quatre fils dont seul Daniel n’est pas devenu un voyou. Femme pleine d’énergie, elle est touchée par l’agonie qui frappe son fils, Daniel, le seul qui ait été irréprochable. 

Au delà de la vie de Victor, c’est tout un microcosme qui est passé au crible, depuis les anciens taulards, membres de gangs, personnes décaties par l’usage de substances illicites, amis, et ceux persuadés de l’avoir connu, ex petites amies, mères de familles admirables et dignes. C’est aussi tout le système répressif et meurtrier de la police appuyé par des mouchards qui est appréhendé. Corruption, conflits entre bandes, règlements de comptes, gestes de solidarité,  s’égrènent au fil des pages.

« Une enquête fouillée en ces lieux rejetés et délaissés où peu d’espoirs sont laissés à ses occupants« 

Que ma mort soit une fête est une enquête fouillée en ces lieux rejetés et délaissés où peu d’espoirs sont laissés à ses occupants. Tout manque, de la prise en charge des individus par les services sociaux à l’absence d’emplois, du manque d’argent à l’indispensable bataille quotidienne pour se nourrir. Toutes les conditions sont réunies pour que la violence règne. Du temps de Victor, c’était colle, rohypnol et herbe à volonté. Aujourd’hui ce sont les drogues dures qui régissent le quotidien.

Christian Alarcon réussit de l’excellent journalisme littéraire, avec une dénonciation sociale convaincante, porté par une plume alerte et descriptive, appuyé par l’excellente traduction de Michèle Guillemont. Que ma mort soit une fête est parsemé de magnifiques portraits, comme ceux de ces mères de familles exemplaires, ou celui de Marga l’Africaine, sans oublier El Frante, la légende. Une plongée dans les quartiers nord de Buenos Aires qui dépasse toute fiction et qui submerge le lecteur par la rage de vivre qui animent ces déclassés.

En savoir plus :

  • Que ma mort soit une fête, Christian Alarcon, Editions Marchialy, février 2021, 200 pages, 20 euros
Bulles de Culture - Les rédacteur.rice.s invité.e.s

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