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Critique / « Le Passeur » (2022) de Stéphanie Coste

Les actualités télévisées déversent régulièrement des images de migrants qui ont réussi à traverser la Méditerranée, y ont péri ou se voient interdits de débarquement après un sauvetage. De bons livres ont été écrits sur le sujet comme L’opticien de Lampedusa, La loi de la mer, Une saison douce, Entre deux mondes, sous forme de récit, d’enquêtes, de conte, de roman policier. Stéphanie Coste avec Le Passeur, paru chez Gallimard, disponible depuis mars 2022 en Folio, prend un angle d’attaque plus rare, celui du passeur qui raconte froidement avec cynisme ce qu’il fait, ce qu’il est. « J’ai fait de l’espoir mon fonds de commerce. Tant qu’il y aura des désespérés, ma plage verra débarquer des poules aux œufs d’or. Des poules assez débiles pour rêver de jours meilleurs sur la rive d’en face. » Ces mots en ouverture du roman donnent le ton sur lequel Seyoum, trentenaire, va se confier. Durant 144 pages le livre est efficace, sans détours, allant droit au but, frappant fort, obtenant le Prix de la Closerie des Lilas 2021. La critique et l’avis sur le livre Le Passeur

Cet article vous est proposé par le chroniqueur Chris L.

Le Passeur : à destination de Lampedusa

Élevée entre Djibouti et le Sénégal, au gré des affectations de son père, Stéphanie Coste, passionnée par les livres et plus particulièrement ceux des écrivains voyageurs, situe son roman sur les bords de la Méditerranée, à Zouara en Lybie, en 2015, avec les souvenirs heureux au temps de l’enfance à Asmara dans les années 1990 à 2000.

Puis la dictature, la guerre, conduisent la famille de Seyoum au camp de Sawa, au milieu de tortures, d’exactions, d’embrigadement forcené. En lui deux individus se télescopent, l’un humain, l’autre, celui qui nous parle, un véritable bourreau. Il a fui pour survivre, pour échapper à son pays sans avenir.

Désormais il ne vit que l’instant présent, accumulant toujours plus d’argent. Il a un banquier, un coffre dans sa villa qu’il fréquente de manière sporadique. Il passe son temps sur la plage dans sa cabane miteuse où pour oublier il s’imbibe abondamment d’alcool et de khat, psychotrope redoutable qui détruit la dentition, conduit à la dénutrition, agit sur le sommeil et l’humeur.

Reconnu de tous, il règne sur la côte comme passeur de migrants à destination de Lampedusa, au delà de l’étendue bleue de la Méditerranée. Homme sans foi, sans respect pour tous les individus même pas ses collaborateurs, cet Érythréen est devenu indifférent à tout. Il n’a qu’une chose qui l’excite encore, celle de transbahuter des cargaisons d’individus arrivés par camions brinquebalants vers des entrepôts en fer sous le soleil, sans eau et sans nourriture ou si peu. Puis ils seront chargés, entassés comme du bétail sur des rafiots rafistolés.

Et vogue la galère, au petit bonheur la chance. Le risque c’est le rejet de cadavres sur la plage et de devoir payer une contribution aux gardes côtes qui s’enrichissent sur les morts, après avoir déjà touchés des bakchichs autorisant la mise à l’eau illégale des esquifs. Et avant la dernière traversée, jusqu’à la prochaine saison de trafic, un imprévu submerge et engloutit le passeur.

Les tourments qui déchirent le passeur

Seyoum, se raconte sur les quatre derniers jours avant la dernière traversée. Il se révèle un être abject, profiteur, voleur, corrupteur et corrompu, impitoyable au combat contre les autres passeurs. D’une plume acérée, vive, Stéphanie Coste restitue les tourments qui déchirent le passeur, sans aucune concession. La chaleur insupportable règne, le silence est pesant, des somaliens et des soudanais cuisent littéralement sous le fer des toitures dans l’attente d’érythréens, parqués sans hygiène, après l’éprouvante traversée du désert, véritable cimetière.

Dévorés par la faim et la soif, au milieu de lamentations et de coups, ils attendent inquiets l’embarquement, osant de timides revendications vite réprimées.

L’écriture suggestive de Stéphanie Coste ne nécessite aucune description détaillée des horreurs qui jalonnent les parcours de ces hommes et femmes à la recherche d’un monde nouveau, apaisé. Avec une grande fluidité elle tisse habilement la vie du passeur entre présent et passé, s’effaçant totalement derrière la confession de Seyoum, ce qui donne une très grande puissance à son roman.

Mené au pas de charge, avec sobriété, sans états d’âme inutiles, Le passeur restitue la folie humaine. Stéphanie Coste signe un premier livre percutant, accessible à tous, sans chichis, qui accroche le lecteur.

De ce très court roman, une nouvelle allongée, émergent Madiha et Ibrahim, le fidèle employé de Seyoum, maltraité lui aussi, qui apportent un brin d’humanité. Inutile de se demander si tout cela est réaliste, il ne s’agît pas d’un essai ou d’une enquête, mais simplement de littérature bien documentée, directe et brute de décoffrage.

En savoir plus :

  • Le passeur, Stéphanie Coste, Gallimard, janvier 2021, 129 pages, 12,50 € / Folio, mars 2022, 144 pages, 7,00 euros
  • L’opticien de Lampedusa, Emma-Jane Kirby, Éditions des Équateurs, septembre 2016, 167 pages, 15,00 euros / J’ai lu, août 2017, 160 pages, 5,00 euros
  • La loi de la mer, Davide Ena, Albin Michel, septembre 2018, 240 pages, 18,00 euros /  Livre de poche, novembre 2020, 216 pages, 7,40 euros
  • Une saison douce, Milena Agus, Liana Levi, février 2021, 176 pages, 16,00 e / Piccolo, février 2022, 192 pages, 10,00 euros
  • Entre deux mondes, Olivier Norek, Michel Lafon, octobre 2017, 413 pages, 19,95 euros / Pocket, novembre 2018, 384 pages, 7,70 euros
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