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Laurent petitmangin

Critique / “Ce qu’il faut de nuit” et “Ainsi Berlin” de Laurent Petitmangin

Laurent Petitlmangin, la cinquantaine, fidèle collaborateur d’Air France, auteur talentueux, révélé par la Manufacture de livres, a accédé en 2022 au Livre de poche pour le succès, vingt fois primé, de Ce qu’il faut de nuit, rejoint en janvier 2023 par Ainsi Berlin, son deuxième roman. 

Cet article vous est proposé par le chroniqueur Chris L.

Laurent Petitmangin : un nouvel écrivain, à lire et à conseiller

Y sont déployés deux univers très différents, celui d’une famille broyée par la vie dans une petite ville de Lorraine, et Berlin coupé en deux au lendemain de la seconde guerre mondiale, entre jeux subtils d’espionnage, amours contrariés. Seul point commun entre ces deux textes très prenants, c’est un des principaux protagonistes qui raconte les évènements, avec un style propre. Ambivalence des sentiments, amour, manipulations, traitrises, règnent.

Dans Ce qu’il faut de nuit, au décès de « la moman » après trois ans de combat contre la maladie, le père se retrouve seul pour élever ses deux fils, Frédéric l’aîné, surnommé Fus en hommage à son amour du football, et Gillou le petit dernier, avec une seule année de différence avec son frère. Deux tempéraments très différents, deux solitudes, à qui leur géniteur veut transmettre des valeurs, celles d’un militant actif de la section locale du parti socialiste, celles acquises dans un travail harassant sur les pylônes et les caténaires de la SNCF. Il essaie de faire pour le mieux ou le moins mal possible et s’éreinte dix ans durant. Et quand un enfant s’éloigne des normes dessinées par le chef de famille pour dériver progressivement vers des idées d’extrême droite, cela devient incompréhensible et insupportable.

Une communication ténue demeure, alimentée par la passion commune que partagent Fus et son père pour le foot. Une cohabitation forcée et factice existe en présence de « Gros », nom donné par son devancier. Un cadet qui s’investit dans les études avec succès, alors que l’autre fils s’approche insensiblement de l’irréparable. Il y aura des regrets, des non dits, du rejet et presque de la haine, de la honte, mais surtout beaucoup d’amour et le pardon. L’écriture sobre, simple et sans fioritures, très factuelle, jamais dans le pathos ni dans le jugement définitif, touche le lecteur au plus profond de lui même sur des thèmes d’actualité, au milieu d’une famille simple, d’amis fidèles comme « le Jacky » ou Jérémy. Ce qu’il faut de nuit  est une remarquable entrée en littérature, percutante, pleine de sensibilité et de justesse.

Gerd, résistant communiste, épris de Käthe avec qui il a partagé une partie de la guerre, tombe sous le charme discret de Liz, la belle américaine, jeune veuve, architecte venue  exercer son métier. Ainsi Berlin offre à ces trois protagonistes un espace de luttes à fleuret moucheté, où manipulations, félonies sont quotidiennes. Entre un monde nouveau ouvert à un communisme triomphant, à terme, et le modèle capitaliste déjà rayonnant dans le Berlin ouest, les tiraillements sont légion pour nombre de personnes. Ainsi Berlin se reconstruit il dans un climat d’affrontements entre puissances de l’Est et de l’ouest. La belle allemande, intransigeante, est inébranlable dans ses combats. Sa volonté de créer une école secrète pour d’où sortira une élite scientifique formatée, faite de mathématiciens et physiciens, est son rêve le plus fou qu’elle mène sa vie durant, qui lui permet d’accéder aux plus hautes sphères gouvernantes. Gerd pour sa part hésite, tergiverse, s’interroge beaucoup. Il est tout autant attiré par l’une comme l’autre de ces femmes, si différentes à priori, et si fourbes cependant.

Entre Histoire, histoires de cœur, espionnage, secrets, mensonges, Ainsi Berlin dépeint des individus déchirés entre idéaux, fidélité à des principes et trahisons. Entre l’inflexibilité de Käthe et la douceur enveloppante de Liz, Gerd continue d’une certaine manière à être fidèle à son amour de jeunesse tout en étant attiré par le monde occidental. De petits services en petits services rendus à l’une et à l’autre, inexorablement il est piégé, incapable de prendre les décisions appropriées. Durant quelques rares chapitres il laisse la parole à ses deux amours, s’avérant au final être un grand naïf.

Laurent Petitmangin, que ce soit dans un cadre familial et intimiste avec Ce qu’il faut de nuit, ou dans un roman historico-politique, plus complexe et ambitieux, comme Ainsi Berlin, réussit à chaque fois à maintenir l’attention de ses lectrices et lecteurs grâce à un style direct, épuré, vif et fluide. Les engagements individuels ainsi que leurs évolutions, au cœur des deux ouvrages, sont parfaitement restitués. Ces très agréables romans sont rythmés par de multiples rebondissements et ce jusqu’à la dernière ligne. Un nouvel écrivain, à lire et à conseiller, dont le prochain opus est attendu avec impatience.

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