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Critique / « L’ami arménien » (2021) d’Andreï Makine : livre subtil et profond

Andreï Makine, écrivain à l’écriture classique, travaillée, précise et délicate, avec L’ami arménien, paru chez Grasset, continue de charmer ses lecteurs. La vie s’écoule, des souvenirs demeurent, légèrement estompés par le temps, et certains individus croisés, magiques, se sont incrustés à vie dans l’esprit de l’auteur. La critique et l’avis sur le livre.

Cet article vous est proposé par un rédacteur-invité, le chroniqueur Chris L..

L’ami arménien : une double nostalgie

Cinquante ans après les évènements, le narrateur, 13 ans à l’époque, orphelin, se remémore sa rencontre fugitive avec Vardan. En Sibérie orientale il se fait le défenseur et protecteur du jeune arménien, son aîné d’un an, souffre-douleur de ses compagnons d’école, véritable « fourmilière régie par des lois de rivalité féroce et le mépris pour les faibles ». Vardan est la victime toute désignée, lui qui est atteint de  la maladie de l’arménien. Des crises violentes l’agitent, obstruant ses poumons, affectant ses articulations, qui le rendent claudiquant et lent, et font naître des plaques rougeâtres sur son visage.

Cet ami fragile physiquement est capable de porter assistance  à une vieille prostituée cabossée et éméchée, indifférent à ce qu’elle est et suscite comme moqueries et méchancetés. Il est simplement guidé par la bonté et la tendresse. Indifférent aux agressions, railleries qu’il subit, il est extrait des mains de ses tortionnaires par le narrateur. Échappés, tous deux se retrouvent dans un quartier miséreux appelé le Bout du diable, aussi nommé le royaume d’Arménie, d’où surgit un homme au physique imposant, Sarven, qui par sa placidité dissuade les poursuivants.

Peu nombreux, une dizaine tout au plus, les arméniens regroupés veulent rester proches de leur mari, fils ou frère emprisonnés dans l’attente de leur procès, accusés de « propagande nationaliste, subversion séparatiste, complot antisoviétique », incarcérés dans un ancien monastère dont le toit est visible depuis le Bout du diable. Il ne s’agit que d’une étape, sans en connaître la durée exacte, dans un lieu à l’abandon, en bordure extrême de la ville. La communauté arménienne est animée par l’honneur et la dignité, ce qui la démarque de leurs voisins ; aventuriers, anciens prisonniers, relégués. C’est au milieu de cette noirceur qu’émergent des figures lumineuses et inoubliables portées par la fidélité et la fierté.

En devenant le protecteur mais surtout l’ami de Vardan, le narrateur découvre par petites touches ces arméniens, très loin de leur Caucase, qui récréent le mode de vie qui est le leur, avec des moyens modestes. Intrigué par deux vieilles photographies de 1913, épinglées chez Chamiram, la mère de Vardan lui conte pudiquement de manière sporadique l’Histoire des arméniens, victimes d’extermination. Dévouée à son mari prisonnier, Gulizar, la sœur de Vardan, dans sa robe noire, véritable fille du Caucase, est hypnotique tant sa beauté, sa grâce et son élégance sont éclatantes.

Une écriture fluide et élégante   

L’amitié entre les deux adolescents se fortifie, chacun devenant indispensable à l’autre. Seuls dans un cube de béton, au sommet d’une butte ayant vue sur la prison, ils sont en symbiose, admirant le vol des oies, en totale liberté. Ils découvrent leur professeur de mathématiques, Ronine, manchot, qui fréquente régulièrement le royaume d’Arménie. Et tout a une fin dès lors que les procès ont rendu leurs jugements. Le souvenir de Verdan, si fantasque aux yeux des autres, aide le narrateur à surmonter les difficultés dans des moments difficiles de sa vie.  

Un livre marqué par une double nostalgie, celle de la petite communauté arménienne pour la terre natale, et celle de l’auteur pour l’ami arménien que fut Vardan. Désormais, le Bout du diable n’existe plus, la prison est redevenue monastère, les vestiges du passé ont disparu. Seule l’image de Vardan et des siens, des personnes éternelles, demeure imprégnée dans le cœur du narrateur. Avec L’ami arménien, comme à son habitude Andreï Makine offre un livre subtil et profond, où rien ne laisse supposer le travail acharné qui est accompli pour aboutir à cette écriture fluide et élégante.

En savoir plus :

  • L’ami arménien, Andreï Makine, Grasset, janvier 2021, 216 pages, 18 euros
Bulles de Culture - Les rédacteur.rice.s invité.e.s

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