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Critique / “L’affaire de la rue Transnonain ” (2025) de Jérôme Chantreau

Les toutes jeunes éditions La Tribu présentent des livres aux couvertures originales et reconnaissables entre toutes, selon un principe unique. Ainsi dans L’affaire de rue Transnonain, paru en février 2025, le titre, très large en noir, éclate sur un fond au ton vif, accompagné d’une déchirure de journal qui scande en véritable sous titre une autre approche du livre, ici en l’occurrence « On ne tue pas le peuple sans son lit ». Une présentation qui attire le lecteur, ainsi que le nom de l’auteur Jérôme Chantreau, déjà apprécié pour Bélhazar chez Phébus en 2021. La critique et l’avis sur le livre. 

Cet article vous est proposé par le rédacteur Chris L.

De la rue Transnonain de l’époque, il ne reste aujourd’hui à Paris qu’une ancienne inscription gravée dans la pierre, indiquant le 10 de la dite rue sous l’actuelle plaque émaillée de la rue  Beaubourg faisant angle avec la rue Chapon dans le 3e arrondissement. Un moyen pour situer  précisément où se déroula L’affaire de la rue Transnonain, au 12, le 14 avril 1834. Aucune plaque commémorant la mémoire des douze victimes non armées, n’existe. Assassinées par les soldats du 35e de ligne, déjà connus pour leur massacre quatre ans plus tôt de huit cent civils an Algérie, à Blida. C’est de cela, mais pas seulement, dont parle Jérôme Chantreau. Roman historique, teinté de roman policier, mais avant tout véritable roman social L’affaire de la rue Transnonain, permet de traverser une partie du XIXe siècle, avec ses soubresauts, ses multiples révoltes, ses répressions et une large partie de la carrière d’Adolphe Thiers. Le lecteur est pris, entrainé par les multiples personnages, fictifs ou réels, qui s’associent parfaitement. Les 468 pages défilent sans lourdeur grâce aux rebondissements, à la temporalité non linéaire qui permet de dévoiler progressivement moult secrets.

Un banal bâtiment pris pour cible pour un motif fallacieux, où se côtoyaient ouvriers, artisans, commerçants, lors d’émeutes parisiennes, mais pas seulement. Pas de témoin direct à priori, seule une jeune femme à la chevelure rousse flamboyante, a pu en réchapper. Elle sait, elle a vécu cette boucherie, et il serait bon de la retrouver pour la faire taire. Adolphe Thiers, ministre de l’intérieur, qui fait châtier avec acharnement la seconde révolte des canuts de Lyon, ne compte pas laisser la main à la Société des droits de l’homme (SDH) À Paris, qui à ses dires exacerberait la colère du peuple. Une seule solution face à cette situation ; frapper et anéantir toutes les personnes qui seraient proches de la SDH. L’homme de la situation, le général Bugeaud, n’a aucun sentiment, s’entendant à merveille avec son ministre-mouche, Adolphe Thiers.

À la poursuite de la brasillante Annette Vacher, née Ana en 1813, sur les bords de l’Adour, jeune prostituée qui a oublié une paire de bas dans la chambre d’où un coup de feu aurait été tiré, déclencheur des représailles militaires, est lancé l’agent aux Mœurs, Joseph Lutz. Ancien des équipes de Vidocq, il est jugé apte à retrouver sans délais la crinière rousse d’Annette, connaissant de fonds en combles tous les bouges, maisons de tolérance et autres lieux infâmes. Son succès devrait lui permettre de faire oublier certains actes répréhensibles, commis en un autre temps, qui lui collent à la peau et le rongent intérieurement. Cette recherche et cette fuite, véritable cache-cache permanent entre les deux principaux protagonistes de L’affaire de la rue Transnonain, se déroule dans les ruelles ou venelles très moyenâgeuses, miséreuses, violentes où rapines, coups, meurtres sont le quotidien de tout un chacun. Le temps presse, la lithographie très explicite de Daumier sur les assassinats de la rue Transnonain fait des ravages auprès de la population, et nuit très fortement à l’image du gouvernement, « il ne faut pas que cette affaire devienne une cause ». Ce à quoi s’ajoute un mémoire de Ledru-Rollin, qualifiant L’affaire de la rue Transnonain de crime d’État qui s’écoule à plus de 2000 exemplaires en quelques jours. Ça gronde fortement, la tension ne baisse bas, donnant naissance à de multiples manœuvres et manipulations des hommes au pouvoir. La lumière et l’espoir apparaissent avec les Saint-simoniens, et Louis-Édouard Cestac, prêtre fondateur de la Congrégation des Servantes de Marie d’Anglet, au service des plus défavorisés et des plus faibles.

Menée avec brio, cette enquête a nécessité un travail de recherche conséquent. Au fil des pages sont distillés quelques articles de presse de l’époque qui restituent le climat ambiant. Livre foisonnant, plein de rythme, L’affaire de la rue Transnonain, confirme tout le talent de Jérôme Chantreau qui réussit à faire briller des personnes de l’ombre, et à atténuer très sensiblement certaines réputations indues. « L’État avait besoin d’un ennemi pour déclarer l’état d’urgence et reprendre la main sur le pays ». Un grand plaisir de lecture.

En savoir plus :

  • L’affaire de la rue Transnonain, Jérôme Chantreau, Éditions La Tribu, février 2025, 468 pages, 22 euros
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