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Critique / « La Nuit tombée sur nos âmes » (2021) de Frédéric Paulin

Frédéric Paulin est connu de ceux qui ont lu tout ou partie de la trilogie relative à Benlazar, traitant du terrorisme islamique en Algérie, en France, dans les Balkans et en Syrie durant presque trois décennies. Avec son style caractéristique, il renouvelle la performance en proposant La nuit tombée sur nos âmes, un nouveau roman chez Agullo où Histoire et histoires individuelles s’entrechoquent. Il fait revivre les évènements dramatiques qui se déroulèrent à Gênes en juillet 2001, lors du G8 et du Genoa Social Forum (GSF), véritable anti G8 avec une forte mobilisation altermondialiste. La critique et l’avis sur le livre. 

Cet article vous est proposé par le chroniqueur Chris L..

La nuit tombée sur nos âmes : affrontements violents lors du G8

Depuis décembre 1999 à Seattle jusqu’à Göteborg en juin 2001, tous les grands rendez-vous internationaux, de Davos, de Nice, et de Québec, furent perturbés par des manifestations pacifiques transformées en affrontements violents. Comme prévu Gênes n’échappa pas aux dégradations, aux saccages, aux blessés. Une violence incontrôlée, exercée par les forces de l’ordre, se déploya de manière sauvage et encouragée. Ce sommet s’inscrit dans un contexte politique de glissement à droite, avec l’élection de George W. Bush comme Président de Etats-Unis en novembre 2000, le retour de Silvio Berlusconi, il Cavaliere, comme président du Conseil des ministres d’Italie en juin 2001, soutenu par deux partis aux relents fascistes, Alliance nationale et Ligue du Nord. C’est une occasion inespérée offerte au gouvernement italien de pouvoir démontrer sa fermeté à l’égard des manifestants.

Pour protéger le Palais Ducal, où les chefs d’États doivent se rencontrer, un véritable camp retranché a été institué. Pour interdire toute intrusion dans l’espace protégé, 25 000 hommes ont été déployés, sans compter les agents des services secrets, italiens et étrangers, infiltrés pour certains parmi les 300 000 manifestants, ou agissant comme agents provocateurs auprès des black blocs, prêts à détruire. Ce sont ces populations diverses et variées, que Frédéric Paulin décortique avec précision, sans manichéisme, dans La nuit tombée sur nos âmes, vingt ans après les faits.

Manifestants contre policiers

Les préparatifs précédant le sommet permettent de présenter les principaux protagonistes. Il y a un couple de militants d’extrême gauche, Chrétien Wagenstein, appelé Wag, militant LCR, amouraché de Nathalie Deroin, une anarchiste qu’il a sauvé à Göteborg. À côté d’eux, Génovéfa Gicquel, jeune journaliste, et Erwan, photographe, baroudeur, sont toujours au plus près de l’action et de l’information. Cazalon et Mélanie Martinez, deux flics de la DST infiltrés, demeurent au contact de leur indic. Viennent compléter le casting deux hommes proches des sphères politiques, Laurent Lamar, conseiller en communication auprès du président Chirac, et l’italien Franco de Carli chargé de la sécurité, un fasciste convaincu. Ces personnages complexes, ambivalents, vont tous être marqués, affectés, perdant beaucoup de leurs illusions durant ce sommet marqué par la mort de Carlo Giuliani, 23 ans, abattu par un carabiniere, d’une balle dans la tête.

Manifestations pacifiques, débordements violents, oppositions entre manifestants déchaînés et policiers hors de contrôle se déploient dans une ville assiégée sous des nuages de bombes lacrymogènes. Stratégies politiques, traitrises, manipulations, parcourent les rues et débouchent sur les exactions policières perpétrées à l’école Diaz et les tortures physiques ou morales pratiquées à la caserne Bolzaneto. Coups de pied, coups de poing, coups de matraque pleuvent allègrement, puis vient le temps des séquestrations arbitraires parsemées de tortures et d’actes avilissants. Des policiers, chauffés à blanc par leurs hiérarchies, se sont transformés en de véritables hordes sauvages.

Notre avis ?

Frédéric Paulin, présent durant ces journées, du 19 au 22 juillet 2001, a su utiliser ses souvenirs en les enrichissant d’un travail journalistique d’une grande précision, pour donner naissance à La nuit tombée sur nos âmes. Un livre passionnant, sombre, sous tension, où chaque phrase sonne juste, et confirme le talent de l’auteur. Il marie intelligemment des personnages de pure fiction avec des thèmes historiques et politiques d’une actualité encore récente, faisant ressurgir des évènements enfouis au plus profond de chacun, s’imposant progressivement comme l’un des meilleurs de sa génération dans la littérature noire, sociale et politique.

En savoir plus :

  • La nuit tombée sur nos âmes, Frédéric Paulin, Editions Agullo, septembre 2021, 288 pages, 21,50 € (13,99 € en epub)
Bulles de Culture - Les rédacteur.rice.s invité.e.s

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