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Hadès Argentine critique avis livre

Critique / « Hadès, Argentine » (2021) de Daniel Loedel

Hadès, Argentine de Daniel Loedel chez La Croisée est un excellent livre de l’automne 2021, prix du premier roman étranger, finaliste du prix Femina étranger. Jeune trentenaire new yorkais, ayant pour parents un père argentin et une mère américaine, Daniel Loedel dédie son livre à sa sœur, Isabel, qu’il n’a jamais connu, victime de la dictature de Videla, à seulement 22 ans en sa qualité de membre des Montoneros, combattants irréductibles. Au même âge, sans encore penser écrire Hadès, Argentine l’auteur s’installe à Buenos Aires en 2010. À la recherche de ses racines, il découvre le pays de son père, appréhende Isabel, un des si nombreux membres des Desaparecidos, disparus, lors de l’opération Condor menée en Amérique du Sud avec le soutien des États-UnisLa critique et l’avis sur le livre. 

Cet article vous est proposé par le chroniqueur Chris L.

« L’heure du bilan a sonné« 

Thomas Shore, traducteur à New York, au mariage en pleine décomposition, est appelé au chevet de Pichuca, la mère de son éternel amour, à sens unique. Prénommée Isabel, comme la sœur de l’auteur, elle s’implique dans la Guerre sale. Avant de fuir hors de son pays aux mains de la dictature militaire, Thomas se nommait Tomás Orilla. Durant dix ans, sans jamais revenir sur sa terre natale, il a essayé de se délivrer des démons qui imperturbablement l’agitent.

L’heure du bilan a sonné, confronté aux erreurs commises, aux engagements trahis, aux fantômes qui le hantent. Véritable descente aux enfers, tel Orphée essayant de retrouver Eurydice, ce voyage doit conduire Tomás vers une résurrection, une reconstruction. Le chemin tortueux entre présent et souvenirs est jalonné des grands évènements qui ont marqué son existence en Argentine. Homme fragile, guidé par un amour débordant, livré à ses peurs et inquiétudes récurrentes, le néo américain a oscillé entre courage et lâcheté.

Pris au piège entre Isabel et son mentor le Colonel, habile joueur d’échecs et suppôt du régime militaire dictatorial, le jeune homme perd ses repères, se renie, abandonne ses études de médecine pour de sombres actions et de nobles causes. L’engrenage des manipulations le broie inexorablement. Dépassé par l’ampleur de la tâche à accomplir, il sombre face à l’effroyable réalité où il s’est embourbé, celle des pires bourreaux devenus ses collègues de travail qui osent affirmer « Nous nous salissons peut-être les mains, mais ce que nous faisons – c’est propre. »

« Hadès, Argentine fait ressurgir les lieux des pires exactions »

Hadès, Argentine fait ressurgir les lieux des pires exactions commises en plein centre de Buenos Aires, tels les centres clandestins de détention de l’ESMA (école de mécanique de la Marine), du Club Atlético, de l’atelier de mécanique automobile, Automotores Orletti où œuvre Tomás, surnommé Azul. Quotidiennement y ont été détenues, suppliciées, assassinées moult personnes. Pour d’autres le transfert en avion n’a été qu’un leurre. Projetées hors de la carlingue, elles n’ont pour sépulture que la mer. D’autres sont ensevelies dans des fosses communes. Les nouveaux nés en prison finissent dans les poubelles ou abandonnés auprès de familles bien pensantes.

La descente aux enfers de Tomás est sans fin, entre réminiscences, cauchemars, rêves et réalité. Entre recueillir des informations pour Isabel, ressusciter les détenus trop violentés pour leur permettre d’être de nouveau tabassés, ou faire une piqûre aux personnes prenant l’avion, Tomás, pour oublier, se réfugie dans la marche, l’alcool, le nettoyage interminable des sols souillés de sang. Sans respect pour lui même, au bord de la folie, il survit dans un labyrinthe hanté de revenants, navigant entre actes d’humanité et agissements abjects.

Une entrée en littérature convaincante

Hadès, Argentine maîtrisé de bout en bout, bénéficie de la très bonne traduction de David Fauquemberg qui rend fluide sa lecture. Roman lugubre par instants, rempli de violences sauvages, dont émergent des personnages inspirés des vrais bouchers ayant réellement sévi tels Aníbal, Rubio, de son vrai nom Alfredo Astiz, affublé des pseudonymes «  L’Ange blond » ou « L’Ange de la mort ». Le Colonel quant à lui est une pure création, parfaitement crédible. Pour sa part Isabel reprend certains traits de caractère de la sœur de l’auteur, découverts ou supposés, dont ses convictions sans failles. Le mal n’est pas l’apanage exclusif de monstres. Souvent ce sont des personnes d’une banale normalité qui se sont mues en tortionnaires, parmi les pires. Amour, lâcheté, héroïsme, culpabilité, trahison, traversent ce livre envoûtant, rempli d’émotion, très personnel, sur une page noire de l’Histoire argentine. Une entrée en littérature convaincante de Daniel Loedel, d’une rare qualité et d’une grande puissance, qui interroge sur la porosité de la frontière ténue séparant humanité et monstruosité.

En savoir plus :

  • Hadès, Argentine, Daniel Loedel, La Croisée, aout 2021, 398 pages, 21,50 euros
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