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Critique / « Projet El Pocero » (2021) d’Anthony Poiraudeau

Projet El Pocero d’Anthony Poiraudeau, édité en 2013 aux éditions Inculte était épuisé et devenu introuvable. Une réédition dans la collection Barnum permet d’accéder à cet opus, tant encensé par de nombreux médias lors de sa parution initiale. La critique et l’avis sur le livre. 

Cet article vous est proposé par un rédacteur-invité, le chroniqueur Chris L..

Projet El Pocero, dans une ville fantôme de la crise espagnole

Diplômé de l’EHESS, très actif sur les supports numériques, notamment sur son blog futiles et graves, Anthony Poiraudeau est parti à la découverte d’El Quinon, à proximité de Seseña, en mai 2012, où une ville champignon, inachevée, entre deux autoroutes et lignes de chemin de fer, à une trentaine de kilomètres au sud de Madrid en direction d’Aranjuez, a pris racine.

En milieu hostile, au milieu de nulle part, sur un espace venté, aux terres arides, sans la moindre source d’eau, une masse démesurée de béton surgit de manière irréelle, mi station balnéaire, mi cité futuriste. À la différence des villes fantômes des Etats-Unis qui ont connu une vie active avant d’être désertées et totalement abandonnées, El Quinon n’a même pas eu le temps de faire naître une vie sociale et économique, elle est mort-née.

Avant même sa réalisation totale, qui devait accueillir plus de 40 000 personnes dans 13 000 logements, le projet était abandonné après l’édification de seulement 5 500 habitats, exécutés à la va-vite. Un maire incorruptible puis la crise immobilière, après une décennie de frénésie spéculative sur l’immobilier, ont raison d’El Pocero.

Sur les 16 000 habitants escomptés, à peine 3 000 personnes résident dans cette ville irréelle. Entre volets fermés en permanence, magasins non livrés, travaux à jamais inachevés, jardins non réalisés, piscines asséchées, rues ne débouchant sur rien, les individus croisés par d’Anthony Poiraudeau, lors de ses déambulations, ont été rares. Le rêve s’est évanoui tel un mirage, pour laisser place à la désolation, aux relents d’odeurs marines, ceux d’algues pourrissantes qui s’échappent de la gigantesque décharge de pneus.

Ni reportage, ni analyse économique ou sociale, Projet El Pocero est avant tout le récit de ce qu’a ressenti l’auteur au contact de cette ville. El Quinon, ce lieu-dit perdu, donne naissance à des rêves, des souvenirs historiques, des descriptions architecturales et urbanistiques, des réflexions politiques et économiques.

Cet éden annoncé, avec une vie en quasi autarcie, est sorti de l’imagination d’un seul homme, celle de Francisco Hernando dit El Pocero (l’égoutier), un mégalomane, self made man, glorifié tant pour son étonnant parcours que pour ses audacieuses réalisations.

Comme dans une république bananière ou dans un pays sous dictature, pétri d’orgueil, il a baptisé son projet Residencial Francisco Hernando, il a fait édifier sur un rond point une statue monumentale représentant ses parents, il a donné le nom de son épouse, Maria Audena, à un parc. Seuls ses enfants, ne verront pas leurs prénoms attribués à des rues, la municipalité de Seseña ayant préféré ceux de peintres.

Un livre, œuvre littéraire à part entière, sobre et concis, d’une grande force

Entre 2003, début des travaux, et 2007, des élections avaient modifié les règles du jeu avec le changement de majorité municipale. À un maire aisément corruptible, comme dans de nombreuses autres villes en Espagne, succéda un maire plus intègre qui s’opposa au développement irréaliste du Projet El Pocero. Pour permettre de tels délires immobiliers, moteurs de la croissance ibérique durant de longues années, les complicités politiques et financières furent nombreuses.

Grâce à la « nouvelle loi sur les sols », de nombreuses terres agricoles furent reconverties sans justification en terrains constructibles. Ce capitalisme, totalement dérégulé, attira des requins de la finance, cupides et avides.

En arpentant ce chaos répétitif de formes géométriques, selon trois modèles, parsemé de stigmates d’ébauches de constructions, Anthony est armé de son appareil photo. Les vues d’El Quinon qui complètent le texte, permettent d’appréhender la vacuité et l’inanité du Projet El Pocero. Anthony Poiraudeau, marche, dissèque, analyse, s’interroge, réfléchit, rêve. Un livre, œuvre littéraire à part entière, sobre et concis, d’une grande force, qui conserve toute son acuité grâce à une analyse multi dimensionnelle, et une écriture déliée.

En savoir plus :

  • Projet El Pocero, Anthony Poiraudeau, Editions Inculte, avril 2021, 120 pages, 7,90 euros
Bulles de Culture - Les rédacteur.rice.s invité.e.s

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