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Critique / « Amanita » (2021) de Julien Guerville

Pour un jeune auteur, le premier roman édité est une étape importante, puis vient l’attente de l’avis du public. Avec Amanita paru chez Calmann-Lévy en janvier 2021, Julien Guerville réussit brillamment son entrée en littérature. Trentenaire, apiculteur dans le sud de la France, il entraine son lecteur dans un monde imaginé mais pourtant si réel. Roman social sombre avec des intonations propres à Franck Bouysse ou Sandrine Collette, Amanita a cependant son propre rythme et sa propre tonalité. La critique livre et avis. 

Cet article vous est proposé par un rédacteur-invité, le chroniqueur Chris L..

Amanita : au coeur d’une usine pétrochimique

Au fond d’une vallée, à Poghorn, l’usine pétrochimique ProSol, « La chimie au service des environnements », déverse ses produits polluants divers et variés dans les airs et dans la rivière, la Bez, avant de se jeter dans la mer, à quelques kilomètres. L’atmosphère est saturée d’odeurs de plastique et produits chimiques, rendant le quotidien invivable. Tout pue ; les personnes, les habitations, la nature.

Calvin, employé de cette usine qui use les individus et empoisonne l’environnement, est appelé le chimiste alors qu’il assure la maintenance des machines. Il raconte sa vie et celles des personnes côtoyées dans Amanita.

« Ici, on ramasse tous les paumés, les camés, les femmes battues avec ou sans enfants, les tarés, les rejetés, toutes les ordures du monde se retrouvent ici. » Il y ruine sa santé, entre bruits infernaux et odeurs nauséabondes, comme ses collègues Freddy et Kudz, un réfugié qui attend désespérément l’arrivée de sa femme et de sa fille, prises dans les filets des passeurs. Le travail est épuisant, dangereux et mal payé. Les retrouvailles autour de nombreuses canettes de bières et d’innombrables cigarettes, se font dans un semblant de bar minable, dans un bungalow. Lorsqu’il est seul les heures s’écoulent chez Maritchika, tenancière d’une maison de tolérance où Nina le subjugue. La journée ; tabac, alcools et Mô accompagnent sa solitude. Il va régulièrement voir sa mère dans une maison de santé, depuis qu’elle a perdu la tête. Elle ne le reconnaît pas, le prenant pour son frère Tom, l’écrivain, celui qui a réussi.

Il passe beaucoup de temps dans les montagnes, pas simplement pour maintenir la forme, ou apprécier les paysages. Il y traque les amanites tue-mouches, avec son compagnon Job, un chien. Il met en œuvre une vieille recette ancestrale du temps des chamanes; faire macérer ces drôles de champignons dans de la vodka, les transformer en bonbons, sous forme de pastilles ou de sucettes pour devenir la Mô, une drogue addictive à usage privé et destinée à la vente pour améliorer le quotidien. Les journées sont bien remplies mais la joie n’a que rarement sa place. Lorsque sa belle sœur, Kimiyo, l’attirante poétesse aux textes incisifs, débarque chez lui, après avoir été tabassée par Tom, son mari, les relations, déjà difficiles, se compliquent avec son frère.

Julien Guerville, un talent prometteur avec ce roman addictif

Les évènements s’enchaînent, à une cadence soutenue, donnant du rythme à Amanita, bien structuré. Des phrases courtes donnent vie aux nombreuses péripéties de ce roman addictif. De temps à autre, dans la noirceur, quelques éclaircies surgissent ; un zeste de poésie, des éclats de chansons, des échappées grâce à la Mô, des balades en montagne. Nombreux sont les sujets d’actualité évoqués dans Amanita ; pollution, rejets illicites, luttes écologistes, précarité et exploitation de la population, délocalisation, grèves, occupations des usines, licenciements, trafics de produits stupéfiants, corruptions et manipulations politiques, médias friands de sensationnel. Des réalités concentrées en un seul lieu qui résument une société asservie par l’exploitation humaine, et la rentabilité.  

Un livre efficace, sans concession, véritable tourbillon où s’entrechoquent, couleurs sombres pour la plupart, bruits assourdissants, odeurs essentiellement fétides. Un monde glauque où tension et désespoir sont permanents. Soumission et rage cohabitent avec ces solitudes, ces blessures individuelles et les difficultés à survivre pour chacun. Julien Guerville est un talent prometteur, une plume à suivre avec attention.

En savoir plus :

  • Amanita, Julien Guerville, Calmann-Levy, janvier 2021, 280 pages, 17.90 euros
Bulles de Culture - Les rédacteur.rice.s invité.e.s

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