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Critique / « L’autre moitié du monde » (2022) de Laurine Roux

Dernière mise à jour : mars 21st, 2022 at 10:09

Pour son troisième roman, L’autre moitié du monde, toujours aux Editions du sonneur, Laurine Roux choisit comme cadre le delta de l’Èbre dans les années 1930, où frémissent les balbutiements de la guerre civile. Des travailleurs s’éreintent dans les rizières du Marquis, de son épouse, et de Carlos leur fils dégénéré, obsédé par ses pulsions, abusant du corps de ses employées. Le titre du roman laisse entendre l’opposition qui fit rage en Espagne entre exploités et profiteurs, le combat entre anarchistes, républicains contre les propriétaires terriens et grands bourgeois, associés à l’Église. La critique et l’avis sur le livre. 

Cet article vous est proposé par le chroniqueur Chris L.

L’autre moitié du monde : une écriture pleine de souplesse

Dans ce climat lourd, où la révolte se structure, Laurine Roux, déroule quelques temps forts de la vie de Toya, de la fin de son enfance au terme de sa vie. Joies, peines, amours, traîtrises, violences, se mêlent à la beauté des paysages, aux odeurs de la nature et fragrances des plats mitonnés par Pilar, la mère de Toya, au service des nobliaux locaux. Avec une écriture pleine de souplesse, de légèreté, l’auteure, professeur de français, conte avec force une vie, sans aucun dialogue, qui se fond dans la grande Histoire.

Avec des mots choisis, posés avec soin, peu usités pour certains, qui collent parfaitement à l’époque, L’autre moitié du monde, saisit le lecteur qui ressent la chaleur sous un soleil de plomb, la fraicheur des caves et des cuisines, le vent sur la mer et les marais où sont bruissent les herbes et s’agitent les chaumes de riz. La faune et la flore déploient leurs richesses avec force descriptions, détails et poésie. Les sens sont en éveil permanent où éclatent les couleurs, où retentissent sons et bruits, où suintent les parfums des fleurs.

La beauté et la force de l’écriture déployée tout au long de L’autre moitié du monde sont rarement rencontrées et méritent d’être prioritairement mises en avant. La sensualité de la langue se trouve renforcée par l’usage de mots et expressions espagnols.

Des personnages consistants

En habile conteuse, Laurine Roux, en trois temps, donne naissance à des personnages consistants, aux valeurs bien enracinées, aux espoirs souvent déçus et aux destins tragiques. Ces villageois maltraités, méprisés, miséreux, harassés par le travail, parmi lesquels les parents de Toya, Pilar et Juan, savent entre eux être solidaires et partager quelques rares instants de joie.

C’est le temps du passage de la fin de l’enfance à l’adolescence et des premiers émois. Sous la houlette de Horacio, l’instituteur, et de José, l’avocat, venus de Barcelone, qui rendent compte le soir des articles de presse relatant les affrontements entre nationalistes et républicains, la soumission laisse place à la rébellion collective ou individuelle.

L’autre moitié du monde truffé de multiples rebondissements savamment distillés, enregistre nombre de combattants, pour la collectivisation des terres et une vie meilleure, disparaître sous les coups de la répression.

Devenus ombres, fantômes, ils demeurent à jamais ancrés dans le cœur et la mémoire de certains, et plus particulièrement en Toya. Elle, si indépendante, si sauvage, qui aimait tant baguenauder dans les marais, apprit à lire, découvrit le charme émanant d’un piano. Elle connut un amour fugace et intense après l’avoir si longtemps craint et repoussé. Elle demeura fidèle à sa terre, solitaire, auprès de ceux qu’il lui est impossible d’oublier.

Des histoires passionnelles

Laurine Roux donne connaissance des éléments indispensables à l’ancrage de son roman, qu’ils soient historiques, géographiques, politiques, sociaux, sans jamais être didactique. Elle a souhaité seulement évoquer de hommes et des femmes, en un lieu devenu célèbre, le delta de l’Èbre et les violents combats qui s’y déroulèrent.

La révolte anarchiste à laquelle la population locale adhéra, apporta une liberté éphémère et la fierté d’exister aux survivants d’une exploitation éhontée, livrés à la furie de propriétaires et affidés. Le prix à payer pour ces instants de respectabilité, de justice sociale, fut lourd et long à supporter, le temps d’une dictature.

De L’autre moitié du monde émergent des histoires passionnelles entre Toja et sa mère Pilar, entre ses parents, entre Toja et le joueur de piano, et entre José et la révolution. Amour de la liberté, amour de la nature sont vécus intensément par nombre de protagonistes. Il y a de la vie, de la rage, dans ce livre où les luttes sociales s’insinuent dans une nature sublimée. Il ne faut pas rater L’autre moitié du monde, pour faire la connaissance de personnages lumineux, broyés par les évènements, nés d’une plume talentueuse et chatoyante.

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