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Doutes de François Hanss affiche téléfilm ARTE

Critique / « Doutes » (2021) de François Hanss : plongée en eaux troubles

Et si parmi vos proches se cachait un agresseur sexuel, un violeur ? C’est la question posée par le téléfilm Doutes de de François Hanss, diffusé sur ARTE. Mettant Muriel Robin à l’affiche, cet étrange objet télévisuel est passé au crible de Bulles de Culture. Notre avis et notre critique film.

Synopsis :

Agnès Baer (Muriel Robin) est la présentatrice d’une émission d’investigation à succès, « L’ombre d’un doute », produite par Gabriel (Olivier Claverie), son mari et partenaire de toujours. Alors qu’elle s’apprête à recevoir un prix couronnant sa carrière, elle rencontre une jeune femme (Élodie Wallace) qui lui fait de bouleversantes révélations. Partagée entre le choc et l’incrédulité, Agnès décide de mener l’enquête par elle-même, au risque de tout perdre.

Doutes : un OVNI télévisuel

Doutes de François Hanss image téléfilm
Élodie Wallace et Olivier Claverie dans le téléfilm « Doutes » © Hide Park

Vous êtes journaliste à succès (Agnès est campée par Muriel Robin), et vous voilà approchée par une étrange jeune femme (Jeanne est interprétée par Élodie Wallace) qui se met à votre service et vous propose un sujet pour votre émission d’investigation : les violences sexuelles. Mais la jeune et talentueuse employée craque et prétend avoir été violée à 11 ans par votre mari (Gabriel est interprété par Olivier Claverie) : qui croire de Gabriel ou de Jeanne ?

C’est le fil de l’intrigue de Doutes, dont le texte lui-même est écrit par l’interprète Élodie Wallace.

Entre théâtre filmé et téléfilm, le public assiste à un huis clos serré, dont le décor est minimaliste et les personnages réduits. Au cœur de ce huis clos, une tension triangulaire : celle qui oppose les deux femmes ; celle qui jaillit entre Jeanne et son agresseur d’alors ; celle qui éclate dans le couple installé.

Le format fait hésiter lui aussi entre téléfilm et théâtre : 70 minutes. Trois temps distincts :

  • l’un qui fait se confronter Jeanne et Agnès avant et après l’aveu ;
  • l’un qui déplace le conflit dans le triangle de personnages ;
  • l’un qui se centre sur le personnage d’Agnès.

Au coeur de Doutes, une ambition : celle de ne pas se focaliser uniquement sur la victime, mais aussi sur l’agresseur et son entourage.

Un sujet bien maîtrisé

Doutes de François Hanss image téléfilm
Muriel Robin dans le téléfilm « Doutes » © Hide Park

Doutes place au cœur de son sujet la question des violences sexuelles, notamment celle des viols, y compris pédophiles. Si le sujet est d’une éternelle actualité et davantage mis au devant de la scène médiatique depuis le mouvement #MeToo, il est traité ici avec un angle et un questionnement plutôt inédits : qui sont les agresseurs et quelles sont les victimes collatérales ?

À cela, Doutes répond de façon plutôt documentée, montrant que les agresseurs se trouvent dans toutes les classes sociales, y compris les plus favorisées, derrière des personnalités qui suscitent plus l’admiration que le doute.

Le téléfilm montre aussi qu’à la souffrance des victimes, dont le besoin absolu est d’être entendues et reconnues, s’ajoutent l’épineux problème de la prise en charge des agresseurs et la douloureuse prise de conscience de l’entourage des agresseurs.

Le personnage de Jeanne, qu’Élodie Wallace rend touchant et bouleversant, permet l’énoncé d’une difficile réalité : la proportion effarante de femmes violées et/ou agressées sexuellement.

Il permet aussi le rappel de la différence entre agression sexuelle et viol. Autant d’éléments importants qui méritent d’être entendus.

Il montre enfin tout le poids — extrêmement malaisant — de la culpabilisation de la victime. Certains passages de Doutes sont, en ce sens, presque insupportables.

Un objet télévisuel qui cache aussi lourdeurs et maladresses

Doutes de François Hanss image téléfilm
Muriel Robin dans le téléfilm « Doutes » © Hide Park

Au delà de l’aspect documenté (et volontairement documentaire) de Doutes, qui le rend convaincant, des maladresses de mise en œuvre subsistent. Muriel Robin et Olivier Claverie échouent en partie à donner un peu plus de relief à leur personnage respectif. On tombe assez vite dans un manichéisme dont la facilité déçoit en partie.

La culpabilisation de la victime, que Doutes montre très bien, n’est pas abordée jusqu’au bout et  s’éteint dans une fin qui manque de finesse, qui manque de nuances et qui manque surtout d’une réponse plus claire.

Deux statistiques auraient mérité d’être rappelées : seules 2% des plaintes pour viol sont calomnieuses ; et seules 10% des plaintes pour viol aboutissent à un procès en Assises.

Car si Doutes aborde en partie la question des conséquences sur les victimes des violences subies, elle n’aborde pas celle de la difficile condamnation des faits, préférant imaginer une sorte de justice rendue par soi-même qui n’est pas tout à fait convaincante.

Si Doutes montre aussi l’effarement qu’il y a à découvrir qu’un proche est agresseur, le téléfilm élude un autre problème : comment vit-on après avoir pris conscience que l’on a partagé la vie d’un violeur, qui en plus s’en sort presque sans être inquiété ?

À cet égard, Doutes pourrait presque commencer où il s’achève. Car il est vrai que si l’on s’en tient aux chiffres, nul doute ne subsiste : chacun-e d’entre nous connaît un violeur, dans un entourage plus ou moins proche ; chacun-e d’entre nous préfère aussi l’ignorer pour ne pas se sentir coupable d’aucune façon. Tou-te-s nous côtoyons aussi, de fait, des victimes de viol.

À partir de ce constat, que pouvons-nous donc faire individuellement pour faire changer les choses ?

S’il est évident que nous devrions tou-te-s nous poser la question, il n’est pas sûr que Doutes nous y aide jusqu’au bout. On ne peut que le regretter.

Notre avis ?

Doutes part d’une réelle bonne intention : rendre visibles les dégâts collatéraux des violences sexuelles et poser la question de l’identité des agresseurs. Cet objet télévisuel singulier et étrange ne va cependant pas au bout de la question qu’il aborde, et comporte, malgré son format relativement court, des lourdeurs dommageables pour son propos.

Reconnaissons cependant à ce téléfilm qu’il ouvre un débat essentiel : que faisons-nous individuellement pour que cessent enfin les violences sexuelles dont l’extraordinaire fréquence a de quoi faire frémir ?

En savoir plus :

  • Doutes est diffusé sur ARTE le vendredi 5 novembre 2021 à 20h55
  • Le téléfilm est également proposé en streaming et en replay sur Arte.tv jusqu’au 2 février 2022
Morgane P.