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Héritage et milieu couverture livre

Critique / « Héritage et milieu » (2021) de Vigdis Hjorth

Vigdis Hjorth depuis 2001 utilise sa vie pour la transformer en romans. Avec Arv og miljø, paru en 2016 elle frappe très fort. Moult polémiques éclatèrent en Norvège entre partisans et opposants de ce livre si dérangeant, teinté d’autobiographie, disponible chez Actes Sud depuis fin 2021 sous le titre d’Héritage et milieu. L’avis et la critique du livre. 

Cet article vous est proposé par le chroniqueur Chris L.

Synopsis :

Bergljot, la soixantaine naissante, s’est volontairement exclue depuis vingt-trois ans de sa famille toxique pour ne pas nuire à sa santé mentale. Elle demeure une farouche combattante, aucune concession n’étant accordée. Les combats sont rudes contre celle qui l’a enfanté, ses sœurs cadettes Astrid et Asa, les chouchous privilégiés des parents. Seul son aîné, son frère Bard, trouvera grâce à ses yeux et deviendra un allié. Les catalyseurs de cette révolte, de cette explosion sont le décès du père, moment tant attendu et redouté, véritable libération, et un testament inique excluant totalement Bard et Bergljot dans l’affectation de deux chalet

Héritage et milieu : livre pudique, plein de sensibilité

Vigdis Hjorth place le lecteur dans la tête de Bergljot, divorcée, mère de trois enfants, grand-mère, critique de théâtre et dramaturge reconnue. Ainsi aux premières loges, chacun peut suivre les moindres gestes, réactions, pensées, tergiversations, réflexions du personnage central. Tout est exclusivement décortiqué de son point de vue. Les personnages sont de véritables personnes tant ils ont de réalité, de chair, de faiblesses, de bassesses. Les doutes, les incertitudes, les peurs, les interrogations, qui assaillent cette femme brisée sont constellés par de nombreuses répétions, rabâchées, radotées pour mieux traduire l’oppression qu’elle subit et les obsessions qui l’envahissent.

Elle recherche l’assentiment de ceux qui comptent à ses yeux, comme son amie Klara et surtout ses propres enfants. Elle n’a jamais encore trouvé la sérénité, cachant au fonds d’elle même ses traumatismes en se noyant dans le travail et l’alcool. Rêves qui cherchent explications, réflexions de Freud et Jung comme guides, séances d’analyse avec son thérapeute, s’éparpillent au fil des pages. Pour dérouler cet écheveau, des plongées dans le passé sont nécessaires, pour tenter de comprendre et ne pas être précipitée dans la folie. Coups de téléphone, mails, courriers, très rares rencontres familiales guindées, font progresser l’intrigue pour déboucher sur une fabuleuse séance surréaliste chez le notaire.

Rien n’est simple pour Bergljot depuis son enfance et encore plus depuis qu’elle a fui en rejetant Héritage et milieu. Tout est flou, imbriqué. Sa sincérité niée, rejetée, en fait une véritable coupable. Entre monomanies, comportements contradictoires, le doute s’insinue en elle. Outre son impulsivité, elle se révèle versatile se reprochant certaines décisions, changeant d’avis pour finalement valider son choix initial. Un passé, qui ronge sa vie et celle de son dernier compagnon, après un parcours amoureux compliqué. Tout cela est parfaitement restitué dans le roman qui se déroule sans temporalité, par à coups puis avec lenteur. Jamais étouffant ce long déballage est ponctué par des chapitres apaisés et parcourus par un humour bienvenu, avant que la confession agitée reprenne de plus belle.

S’escrimer à crier la vérité est épuisant, surtout quand personne ne veut l’accepter et quand la mère (ainsi nommée tout au long du roman) traite constamment sa fille de menteuse. Dans ces conditions, impossible de toujours faire semblant. Héritage et milieu est un livre touffu, très dense, sombre mais illuminé de temps à autre par un souffle apaisant. Si longtemps contenue, enfermée en elle, la douleur vécue de Bergljot transperce les pages, pouvant enfin éclater. Les violences physiques subies se révèlent au final plus tolérées que celles, psychologiques et verbales, endurées en permanence

Petit à petit le puzzle se met en place et laisse découvrir une famille aisée et déchirée, avec des enfants qui ont connu des traitements très différents ; un attachement profond pour les cadettes, des enfances bafouées pour Bergljot et Bard. Non dits, paraître, image de la famille parfaite et respectable ont toujours prévalu chez les parents, au détriment de l’acceptation de l’indicible vérité. Pressions, dénigrement, mensonges, se déversent dès lors abondamment sur cette fille traîtresse qu’est devenue Bergljot.

Notre avis ?

Héritage et milieu bénéficie sans aucun doute de la très bonne connaissance de la culture norvégienne qui est celle d’Hélène Hervieu, la traductrice, de part ses racines maternelles au « pays du soleil de minuit ». Livre pudique, plein de sensibilité, la mise à nu de Bergljot retient l’attention du lecteur sur des sujets certes déjà traités mais rarement avec une telle acuité et une telle réalité. Une lecture marquante pour ceux qui prennent le temps d’entrer au sein de cette famille dysfonctionnelle où la lâcheté règne pour vivre normalement et mieux renier une vérité effroyable et dérangeante. Un livre puissant.

En savoir plus :

  • Héritage et milieu, Vigdis Hjorth, Actes Sud, novembre 2021, 400 pages, 23 euros
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