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Critique / « Dehors les chiens » (2021) de Michaël Mention

Michaël Mention, est un auteur qui aime surprendre en changeant d’horizon à chaque roman,  passant allègrement de l’Angleterre de Margaret Tatcher, à la demi-finale de coupe du monde de foot en 1982, à l’histoire du black power aux Etats-Unis, ou à Lacenaire, le poète-assassin de Paris. Dehors les chiens, directement paru au format poche chez 10/18, se déroule dans l’Ouest américain en 1866, après la guerre de sécession. Crimson Dyke, agent de l’USSS (United States Secret Service), aux trousses de faux-monnayeurs, se révèle être un redoutable enquêteur atypique. La critique et l’avis livre de Bulles de culture. 

Cet article vous est proposé par un rédacteur-invité, le chroniqueur Chris L..

Dehors les chiens, un livre à la fois politique, social et avec de l’Histoire

Dans des paysages désertiques, balayés par des tornades, sous un soleil insupportable, une poussière tenace, les vautours guettent. Les villes poussent comme des champignons. Celles promises à un avenir, sont construites le long des lignes de chemin de fer qui tendent à relier l’Est à l’Ouest, où s’échinent des travailleurs chinois, maltraités, exploités mais si effacés et si productifs. D’autres bourgades édifiées par les chercheurs d’or sont abandonnées en l’absence du précieux métal, devenant d’inquiétantes villes fantômes. Violence et instincts bestiaux règnent. Couteaux, armes à feu sont maniés avec dextérité pour distribuer la mort. La vie n’a que peu de valeur dans ces contrées. Seule règne la loi des plus forts et des plus violents. L’appât du gain génère magouilles, arnaques, corruption, règlements de comptes, assassinats. Quand un criminel est recherché, la population pense automatiquement aux indiens. Politiques, hommes d’affaires, s’appuient sur des exécutants de basses œuvres, tels les Season Brothers, des quadruplés, tueurs patentés, vêtus de noir des pieds à la tête sur leurs chevaux noirs. Juges et sheriffs sont soit défenseurs de la loi, soit soudoyés.

Dans ces grands espaces, il y a des poursuites, des institutrices, des fermiers, un cirque venu de France, les incontournables saloons avec alcool, tabac, prostituées. Les villes, sans hygiène, sont imprégnées d’odeurs pestilentielles où se croisent des hommes sales, puants, et des femmes rabaissées, méprisées.

Crimson Dyke, passe la plus grande partie de sa vie, en selle, sur son brave Butch. Il dégage des odeurs tenaces d’animal et de sueur rance. Les bains hebdomadaires ne sont jamais assurés, tant la tenue des hôtels laisse à désirer. Ses lombaires, ses cervicales, usées, le font souffrir. Il entend régulièrement une petite voix intérieure. Son quotidien est bouleversé avec la vision d’un corps étripé. Il s’agit du début d’une longue traque où Dyke, lecteur assidu de Shakespeare, se trouve également pourchassé. Beaucoup trop d’intérêts sont en jeu pour vouloir élucider cette sombre affaire pour certains.

« une chevauchée sauvage »

Dans Dehors les chiens, comme toujours chez Michaël Mention, il y a du politique, du social, de l’Histoire. Du tremblement de terre récent à San Francisco au grand incendie de Portland, à l’extermination des indiens, les inventeurs du Smith et Wesson, les Etats-Unis apparaissent sans fioritures, tels qu’ils ont été, avec leurs violences constitutives incontrôlées, leurs haines, leurs exclusions des minorités, leur soif d’argent, les enrichissements illicites. Et de manière délicate, quelques incursions dans le XXe siècle sont osées, comme la référence au .357 Magnum de 1935, ou l’insertion discrète de titres musicaux, adaptés au déroulement de l’intrigue.

Crimson Dyke ne sort pas indemne de cette enquête, ni physiquement, ni psychologiquement, où Dorothy, une belle institutrice, ne l’a pas laissé indifférent. Dehors les chiens, bénéficie des talents de conteur de son auteur, de son style inégalable, de son inventivité débridée. Grâce à de courts chapitres, du rythme est donné à ce roman bien documenté, avec des personnages qui ont de la densité, de la crédibilité. C’est vif, incisif, sans concession. Michaël Mention, dépoussière le western qu’il allège de ses mythes. Il laisse éclater toute la noirceur, la brutalité, d’hommes et de femmes confrontés au mépris et à l’injustice, qui tentent de survivre. Une chevauchée sauvage qui ne demande qu’à être poursuivie dans ce Far West digne de Sergio Leone.

En savoir plus :

  • Dehors les chiens, Michaël Mention, Editions 10/18, février 2021, 312 pages, 7,80 euros
Bulles de Culture - Les rédacteur.rice.s invité.e.s
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