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Le mage du Kremlin Giulano da Empoli critique livre

Critique / « Le mage du Kremlin » (2022) de Giuliano da Empoli

Giuliano da Empoli, écrivain italo-suisse, politologue, enseignant connu pour ses essais, se lance dans le roman qui naturellement parle de sujets touchant à la cité et aux citoyens. Son fil conducteur est une personnalité qui a exercé une influence considérable auprès du Tsar actuel, en qualité de spin doctor, de stratège. Vladislav Sourkov, non intégré dans Les Ingénieurs du chaos chez JC Lattès en 2019, bien qu’il y aurait eu toute sa place, bénéficie d’un livre pour lui seul, sous couvert de son double, Vadim Baranov, Le mage du Kremlin, également surnommé « nouveau Raspoutine ». Son incroyable ascension, la chute, la disgrâce, sont évoquées lors d’une rencontre fictive avec le narrateur qui a retrouvé sa trace. Achevé dix mois avant son édition en avril, après quatre années de travail, Le mage du Kremlin prend tout son relief depuis l’invasion destructrice et meurtrière de la Russie en Ukraine le 24 février 2022. La critique et l’avis sur le livre. 

Cet article vous est proposé par le chroniqueur Chris L.

« Opposition insidieuse entretenue par le pouvoir russe contre le monde occidental et ses dépravations« 

Conseiller du leader populiste russe, Baranov, l’intellectuel, dénote au milieu des oligarques, des militaires, des espions. Vingt ans auprès du Tsar jusqu’à devenir un conseiller incontournable, relève d’un extravagant scénario. Lui, l’ancien élève de l’académie d’art dramatique de Moscou, féru de musique comme le rap ou le rock, homme de théâtre d’avant garde, débutant auprès de Mikhaïl Khodorkovski dans la publicité, homme de télévision auprès de Boris Berezovsky, a souvent avancé masqué, sous pseudonyme ou incognito lorsque qu’il écrivait certaines chansons, pièces, articles de journaux.

Un personnage de l’ombre qui a bourlingué avec opportunisme, qui a toutes les caractéristiques pour être apprécié de l’ancien espion terne du KGB, Vladimir Vladimirovitch Poutine. Tous les deux sont troubles, secrets, falsificateurs professionnels de l’information, mais Vadim, cynique et sans scrupules, est le seul capable de mettre en scène des évènements, de les théâtraliser, de leur donner force et  crédibilité surtout quand tout est inventé comme la création de faux partis politiques d’opposition. Maître des réseaux sociaux, insidieusement il y distille contre vérités et mensonges.

Prenant des libertés avec la vie de Sourkov, Giuliano da Empoli dans Le mage du Kremlin, dote son personnage du nom d’emprunt de Barnov. Interdit de séjour depuis 2014 aux Etats-Unis comme dans les états de l’Union européenne avec le gel de ses avoirs après l’annexion de la Crimée et la guerre larvée au Dombass, il a totalement disparu de la scène politique depuis 2020. Aucune trace de cet homme depuis lors, aucune information sur les motifs de son départ volontaire ou forcé du Kremlin.

« Une remarquable fiction qui se dévore allègrement »

Les principales étapes de la vie de Sourkov sont fidèlement restituées, Baranov affichant cependant de fortes différences sur ses origines familiales. Cette création littéraire met en exergue l’opposition insidieuse entretenue par le pouvoir russe contre le monde occidental et ses dépravations.

Dans ce roman passionnant, tous les autres protagonistes conservent leur identité, ce qui laisse supposer que nombre de descriptions sont réelles bien que surréalistes comme celle des courtisans au bord de la piscine du Tsar, après son réveil matinal très tardif, tel Louis XIV à Versailles, dans sa chambre, ou bien celle d’un brave labrador terrorisant Angela Merkel. Au delà de la vertigineuse réussite d’un obscur espion aux fonctions suprêmes, cette fiction aborde dans un cadre feutré, celui d’une bibliothèque richement doté en livres anciens, les thèmes du pouvoir absolu et de son exercice solitaire, du populisme.

Guerre en Tchétchénie, Jeux olympiques de Sotchi, disparition du sous-marin Koursk avec 118 hommes d’équipage en 2000 et incapacité du jeune président élu à réagir, sont au programme. Très vite la reprise en mains d’un pays aux abois, dévoyé, s’effectue avec la lutte acharnée contre les oligarques corrompus de l’ère Eltsine remplacés par ceux redevables du nouveau maître du Kremlin. La récriture de l’Histoire est obsessionnelle ; Staline est remis à l’honneur, l’Hymne soviétique de 1944 repris pour sa musique est doté de nouvelles paroles glorifiant la grandeur de la Russie éternelle. Sourkov-Baranov et Poutine, un long temps en totale symbiose, se répartirent les tâches, l’un, Le mage du Kremlin, construisant des histoires, instaurant des concepts, comme « la verticalité du pouvoir », l’autre, le Tsar, instaurant un régime dur, intransigeant, violent, expansionniste, dans l’espoir de redonner fierté à la Sainte-Russie et qu’elle retrouve le respect.

Notre avis sur Le mage du Kremlin ?

Une remarquable fiction qui se dévore allègrement, grâce au sérieux qu’une telle analyse nécessite, avec une grande richesse d’informations, soutenue par la qualité d’écriture, sobre et précise. Une véritable réussite qui se lit comme livre politique, d’Histoire, document, ou roman d’actualité sur un homme mystérieux, idéologue sans concession, roi de la manipulation de l’information. À découvrir sans réserves.

En savoir plus :

  • Le mage du Kremlin, Giuliano da Empoli, Gallimard, avril 2022, 288 pages, 20 euros
  • Les Ingénieurs du chaos, Giuliano da Empoli, JC Lattès, mars 2019, 200 pages, 18 euros
Bulles de Culture - Les rédacteur.rice.s invité.e.s

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