Longtemps machine à records du box-office mondial, le film de super-héros enchaîne les contre-performances, chez Marvel comme chez DC, dont le récent Supergirl vient de s’écraser en salles. En cause, des scénarios produits à la chaîne, une économie devenue intenable et une stratégie de diffusion éclatée entre salles et plateformes qui a fini par égarer le public.
Il y a sept ans, la sortie d’un film Marvel relevait de l’événement planétaire. En avril 2019, Avengers : Endgame détrônait Avatar au sommet du box-office mondial avec près de 2,8 milliards de dollars de recettes, des séances complètes des semaines à l’avance et des salles transformées en arènes où chaque apparition de personnage déclenchait des ovations. Cette année-là, Disney alignait sept films dépassant le milliard de dollars. Le super-héros incarnait alors la quintessence du blockbuster hollywoodien, ce cinéma-spectacle calibré pour la salle et pour elle seule.
La formule avait mis une décennie à se roder. Depuis Iron Man en 2008, Marvel Studios avait bâti un modèle inédit, des films individuels consacrés à chaque personnage convergeant vers des réunions au sommet, chaque sortie nourrissant l’attente de la suivante. Sous la direction de Kevin Feige, l’univers partagé a généré plus de 31 milliards de dollars de recettes mondiales, ce qui fait de lui le producteur le plus rentable de l’histoire. La concurrence suivait, DC alignait ses propres champions derrière Batman et Wonder Woman, et le genre semblait inépuisable.
Il ne l’était pas. Le retournement s’observe d’abord dans les chiffres, et il frappe les deux maisons. Chez Marvel, The Marvels signe fin 2023 l’une des dégringolades les plus spectaculaires du studio avec 206 millions de dollars de recettes mondiales, quand le premier Captain Marvel avait dépassé le milliard. Ni Captain America : Brave New World ni Thunderbolts n’ont redressé la barre, avec respectivement 415 et 382 millions de dollars environ. Chez DC, la débâcle est plus brutale encore. Après les échecs de The Flash et de Shazam : La Rage des Dieux, puis le naufrage de Joker : Folie à deux en 2024, le studio misait sur l’univers relancé par James Gunn. Le pari a fonctionné à moitié. Superman a signé l’été dernier un succès honorable avec 618 millions de dollars de recettes mondiales, mais Supergirl, deuxième pierre de l’édifice sorti fin juin, s’est écrasé dès son premier week-end avec 37,1 millions de dollars en Amérique du Nord, un démarrage inférieur à celui de The Marvels et comparable à celui de Joker : Folie à deux. Selon Variety, Warner Bros. se prépare à une perte estimée entre 80 et 125 millions de dollars selon les projections, pour un film qui avait coûté 170 millions de dollars de production et environ 120 millions de marketing.
Première explication, la plus visible, l’usure créative. Pendant des années, le label a suffi. Ravi Ahuja, le PDG de Sony Pictures Entertainment, reconnaît lui-même qu’il fut un temps, au milieu des années 2010, où presque tout film de super-héros était quasi assuré de réussir, la barre étant alors basse, une période qu’il juge désormais révolue. Les studios ont produit à la chaîne des récits interchangeables. Le critique du Hollywood Reporter David Rooney a ainsi jugé Supergirl engoncé dans un « pilotage automatique », tout en saluant l’interprétation de Milly Alcock. Le public, lui, ne sauve plus les films médiocres, comme le montre l’écart entre le premier Venom et ses 800 millions de dollars et son troisième volet tombé à 167 millions.
L’usure se double d’un phénomène plus profond, l’épuisement du vivier. Les têtes d’affiche ont toutes eu leur trilogie, et les studios puisent désormais dans les seconds couteaux. Or le verdict de Supergirl rejoint celui de The Marvels ou de Madame Web, le public continue de rejeter les protagonistes de bande dessinée les moins connus, constate Variety. La démonstration inverse pourrait arriver fin juillet. Spider-Man : Brand New Day, quatrième aventure de Peter Parker incarné par Tom Holland, a signé les meilleures préventes de premier jour enregistrées aux États-Unis depuis cinq ans, avec plus de 40 millions de dollars de billets écoulés à trois semaines de la sortie. Les projections du cabinet Box Office Theory tablent sur un démarrage de 228 millions de dollars sur le seul territoire nord-américain, dans une fourchette allant de 212 à 255 millions, soit le meilleur lancement du genre depuis Deadpool & Wolverine, et environ 550 millions de dollars dans le monde sur le premier week-end. Le film pourrait ainsi dépasser en trois jours la recette mondiale totale de Supergirl, et cela sans disposer des salles IMAX, réservées jusqu’à la mi-août à L’Odyssée de Christopher Nolan. L’événement ne se décrète pas, il s’attache à des figures que trois générations ont apprivoisées, et la cousine de Superman n’en fait pas partie.
Troisième facteur, l’économie du genre a cessé de tourner. Avec un seuil de rentabilité fixé à 315 millions de dollars dans le monde pour Supergirl, le moindre film de personnage secondaire exige un score que seuls les plus grands succès du genre atteignaient naguère. À ces budgets s’ajoute une contrainte nouvelle, le raccourcissement continu des délais entre la salle et la mise en ligne. Le spectateur occasionnel sait désormais que le film sera disponible chez lui en quelques semaines, et le super-héros, produit sériel par excellence, souffre plus que tout autre de cette banalisation. Il n’est plus un rendez-vous, il est un contenu parmi d’autres.
Critique / « Supergirl » (2026) : la maison DC se fissure à peine posée
Le dernier facteur est sans doute le plus décisif, la rupture du lien avec la salle. En 2019, Disney lance sa plateforme Disney+ et exige de Marvel un flux continu de séries. WandaVision, Loki, She-Hulk, Secret Invasion, la liste s’allonge au rythme du calendrier éditorial du streaming. Comprendre l’univers Marvel supposait autrefois de voir les films, tous les films, mais uniquement les films. Il faut désormais s’abonner et rattraper des dizaines d’heures de séries pour saisir qui est qui sur grand écran. Kevin Feige lui-même a fini par le reconnaître publiquement, en reconstituant devant des journalistes réunis à Burbank le raisonnement du spectateur face à l’affiche de The Marvels, qui reconnaît Carol Danvers, interprétée par Brie Larson, mais pas les deux autres héroïnes issues uniquement de séries télévisées. Il admet que la profusion de contenus sur Disney+ a rendu l’univers banal : « c’est l’expansion qui a dévalué » la marque. Bob Iger, le PDG de Disney, avait concédé dès 2023 que la multiplication des séries avait dilué l’attention portée à Marvel. L’ironie veut que DC, en relançant son propre univers interconnecté, reproduise la mécanique au moment où son inventeur en dresse le bilan critique, l’échec de Supergirl soulignant déjà, selon Variety, la difficulté de bâtir une franchise de films interconnectés.
Faut-il pour autant signer l’acte de décès du genre ? Les faits invitent à la prudence. Feige récuse l’idée d’une fatigue des super-héros en citant le succès du Superman de James Gunn, et préfère incriminer une offre excessive plutôt qu’un désamour du public. Le verdict tombera en deux temps. Fin juillet d’abord, avec un Spider-Man annoncé comme le triomphe de l’été. Le 16 décembre ensuite, avec Avengers : Doomsday, cinquième réunion au sommet de la franchise, sept ans après Endgame, avec Robert Downey Jr. de retour dans la peau du Docteur Fatalis et les frères Russo à la réalisation. Marvel y a placé tout ce qui lui reste de capital symbolique, jusqu’à s’emparer pour la première fois du créneau de Noël, réservé jusqu’ici aux Star Wars et aux Avatar. Si le public répond présent aux deux rendez-vous, l’industrie devra réviser son diagnostic. Ce n’est pas l’ère des super-héros qui s’achève, c’est celle de leur impunité. Le genre n’est plus un genre, il est redevenu ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, un pari soumis comme les autres à l’exigence d’un récit et d’un héros qui justifient le déplacement en salle.
Bulles de Culture Sur Bulles de Culture, chaque jour, la culture sort de sa bulle !
