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Lupita Nyong'o speaking at the 2017 San Diego Comic Con International, for "Black Panther", at the San Diego Convention Center in San Diego, California.
Lupita Nyong'o lors d'un panel au Comic-Con de San Diego. Gage Skidmore from Peoria, AZ, United States of America

Lupita Nyong’o en Hélène de Troie : le faux procès de l’« aberration historique »

Le choix de Lupita Nyong’o pour incarner Hélène de Troie dans L’Odyssée de Christopher Nolan, attendu en salles le 15 juillet, a suscité une polémique venue d’une partie de la droite américaine, Elon Musk en tête, indignée qu’une actrice noire prête ses traits à la plus belle femme du monde grec. Elle invoque pour cela un travestissement de la réalité historique, notamment pour satisfaire aux critères de diversité. Mais le fait de faire jouer Hélène par une actrice noire est-il réellement une aberration historique ?

“Un mythe n’est pas une photographie”

A entendre les détracteurs de ce casting, Hélène serait un personnage historique dont il conviendrait de respecter scrupuleusement l’état civil. Or Hélène n’est pas un portrait retrouvé sous les cendres de Troie. Elle est un mythe, c’est-à-dire une figure transmise et réécrite. La tradition homérique elle-même naît d’une culture orale où le poème se compose dans la performance et dans la reprise. L’Iliade et l’Odyssée ne sont pas des archives d’état civil. Ils sont plutôt des œuvres issues d’une mémoire poétique mouvante, dont chaque époque a refait l’usage.

C’est précisément ce que les gardiens improvisés de l’authenticité refusent de voir. Un mythe n’est pas une photographie. Il vit de ses métamorphoses. Hélène, chez Homère, est moins décrite qu’elle n’est redoutée ou désirée. Sa beauté agit comme une puissance narrative. Elle n’est aucunement stabilisée en fiche signalétique. Les épithètes qui lui sont attachées, comme ses bras « blancs » ou « pâles », ses « beaux cheveux », relèvent des codes poétiques archaïques, non d’une classification raciale au sens moderne. Les réduire à une preuve de blancheur revient à plaquer sur le texte antique des catégories qui lui sont étrangères.

Il y a même quelque ironie à vouloir enfermer Hélène dans une version unique. Euripide, dans sa tragédie Hélène, imagine que la véritable épouse de Ménélas n’est jamais allée à Troie. Paris n’aurait emporté qu’un double, un simulacre fabriqué par Héra, tandis que la vraie Hélène aurait été conduite en Egypte. Autrement dit, dès l’Antiquité, Hélène échappe à Hélène. Elle est déjà une image fantomatique avec de multiples contradictions. Ceux qui prétendent sauver Homère d’Hollywood oublient que les Grecs eux-mêmes n’ont cessé de réinventer leurs récits.

C’est aussi ce que rappelle, dans l’article du Monde, l’archéologue Dimitris Plantzos : “Hélène n’est pas un personnage historique ; dans une représentation montée en Afrique, elle pourrait très bien être interprétée par une actrice africaine”. Il ajoute que, dans le théâtre antique, les rôles féminins étaient joués par des hommes, ce qui devrait suffire à calmer les ardeurs de ceux qui invoquent soudain une fidélité littérale aux origines. Plus nettement encore, l’archéologue Yannis Hamilakis réfute l’idée d’une Grèce antique uniformément blanche : la Méditerranée était un espace d’échanges permanents, traversé par des circulations de populations, de biens, d’images et de récits”.

Faire de la Grèce antique une forteresse blanche relève moins de l’histoire que du fantasme politique

C’est là le cœur du malentendu. L’Antiquité que certains prétendent défendre n’est pas celle des historiens, mais celle d’une galerie de marbre blanchie par des siècles de réception occidentale. Une Antiquité figée devenue miroir racial de l’Occident. Or le monde méditerranéen ancien fut tout sauf immobile. Il fut traversé par les voyages, le commerce, les guerres. Faire de la Grèce antique une forteresse blanche relève moins de l’histoire que du fantasme politique.

Cela ne veut pas dire qu’Hélène de Troie était noire. La formule serait absurde, parce qu’elle reconduirait le même contresens sous une autre forme. La question n’est pas de remplacer une certitude identitaire par une autre. Elle est de constater que l’interdiction faite à une actrice noire d’incarner Hélène ne repose pas sur l’histoire, mais sur une conception rétrécie de l’imaginaire antique. Ce qui est défendu ici sous le nom d’« exactitude » n’est pas Homère, c’est une police contemporaine des images.

Le cinéma, lui, n’a jamais été un service de reconstitution anthropologique. Il a le droit d’être jugé sur ses partis pris et sa puissance de vision. Le film de Christopher Nolan devra l’être sur la manière dont il adaptera le poème.  Réduire d’avance Lupita Nyong’o à une erreur de casting historique revient à confondre fidélité et fétichisme.

La polémique révèle donc moins d’une faute historique qu’une panique symbolique. Elle montre à quel point certains voudraient faire de l’Antiquité un territoire sous douane. L’aberration historique n’est pas qu’une actrice noire puisse jouer Hélène de Troie mais celle de croire qu’un mythe grec devrait obéir aux obsessions raciales de notre époque.

Antoine Corte

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