Diffusé en journée sur ARTE, le documentaire Sénégal, la lumière des femmes (2023) d’Élise Darblay et Antoine Depeyre est à découvrir sans attendre sur la plateforme Arte.tv. L’avis et la critique de Bulles de Culture sur ce film documentaire coup de cœur, ainsi que notre interview des deux réalisateur.rice.s au Luchon Festival 2025.
Synopsis :
À la frontière entre le Sénégal et la Mauritanie, Néné vit dans un village peul reculé, sans école ni électricité, situé à plusieurs heures de piste du premier centre urbain. Alors qu’une ONG présente dans la région propose aux femmes de se former à l’énergie solaire, Néné décide de braver l’autorité de son mari pour participer au programme. Comme elle, Awa et Aïssata quittent pour la première fois leur communauté et font l’expérience de la modernité dans une grande ville…
Sénégal, la lumière des femmes : un documentaire édifiant, drôle, touchant, encourageant et inspirant

Peut-être que des téléspectateur.rice.s régulier.ère.s de la chaîne franco-allemande auront eu la chance et/ou la curiosité de regarder l’excellent documentaire Sénégal, la lumière des femmes, qui n’a eu le droit qu’à une étonnante diffusion en journée, au milieu des autres docs de la chaîne. Pourtant, ce film de 53 minutes d’Élise Darblay et Antoine Depeyre aurait mérité une meilleure exposition après des passages remarqués en festivals (Grand prix du Deauville Green Awards 2024, Prix du public du Luchon Festival 2025…) et le soutien du photographe et réalisateur engagé Yann Arthus-Bertrand.
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Visible désormais sur la plateforme Arte.tv pendant plusieurs mois, Sénégal, la lumière des femmes propose une immersion au cœur de communautés rurales et patriarcales peules du Fouta-Toro, au nord du Sénégal, où une ONG essaie sur la condition de la femme de manière détournée. Elle propose d’apporter à ces villages, éloignées de tout, l’énergie solaire à condition d’accepter que ce sont les femmes qui seront formées à la ville, loin de leurs maris.
S’effaçant dernière leur caméra, les documentaristes Élise Darblay et Antoine Depeyre suivent donc cette démarche universitaire qui va d’abord essuyer à de nombreux refus. Accepter de laisser partir une femme n’est pas une évidence pour ces sociétés où tout repose sur elle. Mais certaines finissent par accepter et c’est ainsi que le documentaire va suivre particulièrement trois figures féminines : la discrète Awa, la très jeune Aïssata et la détonante Néné. D’abord hors-champ, comme son village qui ne figurait pas sur le parcours de l’ONG, Néné s’impose dans le programme et dans le récit en convainquant son mari et le chef du village à la laisser partir. Et quand le premier finit par changer d’avis, elle prend le risque d’y aller quand même.
Le documentaire Sénégal, la lumière des femmes nous montre alors comment ces femmes vont découvrir la ville de Dakar et les joies d’être logées, nourries et se former, sans avoir à penser aux nombreuses tâches domestiques auxquelles la société dans laquelle elles vivent les assignent. Pendant leur formation de quelques mois, elles apprennent à souder, à assembler des pièce de panneaux solaires, mais aussi à se servir d’un smartphone, à aller à la plage, manger des glaces…
C’est ainsi qu’une sororité s’installe entre ces femmes qui peuvent enfin discuter loin du regard des hommes. Elles racontent leur quotidien, leur vie et s’autorisent même à avoir des envies et des rêves. Puis fortes de leurs diplômes d’ingénieures solaires, elles retournent dans leurs villages, changées. Car en plus d’améliorer le quotidien de leur village par leur nouveau savoir-faire, leur regard sur leurs conditions et sur les femmes en général a évolué. Mais leur situation peut-elle réellement changée ?
A une jeune Aïssata de 14-15 ans qui…
Notre avis ?
A travers le portrait d’un trio de femmes courageuses et attachantes, le documentaire Sénégal, la lumière des femmes conte une initiative locale qui tente de faire bouger les lignes au sein de communautés traditionnelles et patriarcales éloignées de tout. Édifiant, drôle, touchant, encourageant et inspirant.
Interview de la productrice Isabelle Dagnac et des documentaristes Élise Darblay et Antoine Depeyre : “A la fin de la formation, Aïssata avait les clés pour décoder le mal-être dans lequel elle était”

Bulles de Culture : Quelle est la genèse du documentaire Sénégal, la lumière des femmes ?
Isabelle Dagnac : C’est mon coproducteur Joachim Landau qui a entendu parler de cette formation, qui était donnée par une ONG indienne [NDLR : Barefoot College] dans les pays de l’hémisphère sud. Elle formait à l’énergie solaire des femmes issues de villages isolés, sans accès à l’électricité ni à l’eau courant.
Bulles de Culture : En quoi ce projet vous a parlé en tant que documentaristes ?
Élise Darblay : Ce qui nous a parlé dans le projet d’Isabelle, c’est qu’il y avait une situation qui est installée depuis des siècles, qui ne bouge pas et tout d’un coup, il y a un grain de sable dans l’engrenage et il va se passer quelque chose.
Bulles de Culture : A quel moment Néné, Awa et Aïssata vous sont apparues ?
Antoine Depeyre : On a du faire une vingtaine de villages pendant 4 jours et à chaque fois, on filmait des non. On comprenait que ce n’était pas les femmes qui décidaient. Et là, il y a Néné qui débarque et qui dit : “Moi, je peux partir. C’est bon, j’ai parlé à mon époux et au chef du village. J’ai géré, tout va bien, je pars.”
On a ensuite rencontré Awa parce que c’est une des rares où le mari et le chef du village ont dit oui. Elle était discrète mais en même temps, on sentait quelque chose.
Et Aïssata, on l’a rencontrée le jour du départ où elle pleure. On ne la connaissait pas et elle s’est vraiment révélée à nous quand elle s’est présentée et a dit : “Je ne voulais pas me marier. Je ne voulais pas me faire tatouer.” Elle a alors pris toute sa place et à la fin de la formation, elle avait les clés pour décoder le mal-être dans lequel elle était.
“Le principe de l’ONG est de ne pas intervenir sur les retours“
Bulles de Culture : Il y a une vraie sororité qui se tisse entre elles dans Sénégal, la lumière des femmes…
Élise Darblay : En fait, elles vivent dans des huttes et ne vont pas tellement d’un village à l’autre. En dehors des mariages, elles ne cohabitent qu’avec leur coépouse, leur belle-mère, et leur sœur éventuellement. Et là, c’était la première fois qu’elles se sont retrouvés entre femmes à discuter, sans tâches ménagères à faire, sans eau à aller chercher et sans la présence d’un homme. Pendant la formation, elles ne dormaient jamais parce qu’elles étaient tellement contentes qu’elles restaient là à discuter, discuter, discuter parce que ça ne leur arrive jamais.
Bulles de Culture : Puis vient le moment du retour…
Élise Darblay : Aïssata est la personne pour laquelle…
Isabelle Dagnac : Le principe de l’ONG est de ne pas intervenir sur les retours, mais de leur donner des clés. C’est pour ça aussi qu’ils nous ont laissé carte blanche parce qu’ils n’ont jamais vraiment étudié ce retour, il n’y a pas de suivi derrière.
“Comme il était important pour nous qu’ils ne se sentent pas trahis ou incompris, on a redoublé de vigilance”
Bulles de Culture : Comment avez-vous été accueillis dans les villages, en particulier par les hommes ?
Élise Darblay : Étonnamment, on n’a pas eu tellement de problèmes à être acceptés. Les gens qu’on a rencontrés étaient très accueillants. Il y avait de la méfiance chez certains, mais nous, on ne demandait rien, on demandait juste à capter les images. Néanmoins, cette notion de capter les images était assez floue pour eux parce que leur rapport à l’image n’est pas du tout le même que le nôtre. Comme il était important pour nous qu’ils ne se sentent pas trahis ou incompris, on a redoublé de vigilance. Et c’était vraiment une lourde responsabilité. Aussi, j’avoue que la première fois qu’on a montré le film aux filles, on n’en menait pas large. En plus, c’était la première fois qu’elles allaient au cinéma, qu’elles revenaient à Dakar pour voir le film.
Antoine Depeyre : Ça aurait été un drame si Néné nous avait dit “Non, mais ce n’est pas du tout ça” ou “Vous ne pouvez pas montrer ça” ou “C’est un scandale”..
Élise Darblay : Mais elles ont adoré ! Et on leur a ensuite demandé si elles étaient d’accord pour qu’on le montre aux hommes et elles ont accepté sans problème.
Bulles de Culture : Notamment Néné, j’imagine, qui a la force de partir mais qui revient toujours pour aider…
Antoine Depeyre : Néné a quand même un sacré caractère. Elle est super gentille et douce, mais…
Bulles de Culture : Pour conclure, un petit mot sur la musique originale de Jean-François Mory pour Sénégal, la lumière des femmes. Elle n’a pas de sonorité locale…
Antoine Depeyre : On n’a pas mis de musique africaine parce qu’on ne faisait pas un film sur l’Afrique, ni sur le Sénégal, mais sur une transformation de société. Ensuite, dans leur village, il n’y a pas de musique. Ils n’ont pas d’instruments, ils ne font pas de musique. Donc on n’aurait pas pu se servir de matière sonore de leur village. Enfin, avec Jean-François, ce qu’on aimait, c’était le piano et une musique universelle qui feraient ressortir les émotions.
Isabelle Dagnac : La musique a fait débat, y compris auprès des diffuseurs. Mais Antoine, Élise et moi avons défendu ce choix d’une musique qui évoque la modernité de penser la liberté, le dynamisme. C’est aussi tout ça que la musique raconte.
Secrets de fabrication, anecdotes : le saviez-vous ?
- Pour réaliser ce documentaire, il a fallu 5 tournages d’une quinzaine de jours, étalés sur 2 ans. Le film a été ensuite monté à partir de centaines d’heures de rushes en peul.
- Pour soutenir le projet de lieu d’apprentissage de Néné, l’équipe s’est rapprochée de l’ONG Bibliothèques Sans Frontières pour mener une campagne d’impact et récolter des dons. Plus d’infos sur la page officielle du film.
En savoir plus :
- Sénégal, la lumière des femmes a été diffusé, pour la première fois, sur ARTE le mardi 11 février 2025 à 11h40
- Le documentaire est proposé en streaming et en replay sur Arte.tv
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