Dernière mise à jour : décembre 8th, 2024 à 12:23 pm
Artiste aux multiples facettes, Maria de Medeiros était l’invitée d’honneur du Festival International du Film d’Histoire de Pessac 2024 centré cette année sur la thématique « Espagne, Portugal ». Réalisatrice, actrice et chanteuse, elle incarne une figure emblématique de cinéma portugais. A Pessac, elle vient célébrer les 50 ans de la Révolution des Œillets qu’évoquait son premier film de fiction en tant que réalisatrice, Capitaines d’avril (2000). Pour l’occasion, l’artiste prend également les rênes du jury étudiant, affirmant son attachement à la jeunesse et à la transmission des valeurs artistiques et historiques.
Interview de Maria de Medeiros
Bulles de Culture : Qu’est-ce que La Révolution des œillets dont parle votre premier long métrage de fiction ?
Maria de Medeiros : J’ai eu l’immense privilège de vivre de près la période postrévolutionnaire au Portugal. La Révolution des œillets est un événement unique dans l’histoire mondiale : une révolution pratiquement sans violence, qui a mis fin à 48 ans de dictature fasciste, la plus longue d’Europe, et à 13 années de guerre coloniale.
C’était une période de grande misère et de tension pour le Portugal. Les jeunes militaires, traumatisés par la guerre coloniale, ont pris l’initiative d’un coup d’État militaire, mais ce qui est extraordinaire, c’est qu’ils se sont rapidement retirés pour laisser place à une démocratie civile.
Ma mère, qui était journaliste politique, nous avait fait revenir de l’Autriche au Portugal à cette époque. Elle côtoyait de près les protagonistes de la révolution, et grâce à son travail, j’ai eu accès à des documents précieux : des journaux écrits par les militaires, des témoignages sur la guerre coloniale ou sur le jour même de la révolution. À 20 ans, je me suis fixée comme objectif de vie de raconter cet événement historique extraordinaire, et surtout de le faire du point de vue des militaires.
Bulles de Culture : Aujourd’hui, quel regard portez-vous sur ce film ?
Maria de Medeiros : Capitaines d’avril est effectivement mon premier long métrage de fiction, mais pas ma première réalisation. Avant cela, j’avais réalisé des œuvres liées au théâtre, comme une pièce de Beckett ou une adaptation de Pessoa (sourire).
Ce film était une aventure ambitieuse, un véritable défi : c’est un film de guerre, avec des scènes tournées dans les rues de Lisbonne, des dizaines de blindés et des centaines de figurants. Le film a été présenté à Cannes, dans la sélection Un certain regard en 2000, et il a maintenant 24 ans.
Mon rapport à ce film a évolué. Juste après sa sortie, je le défendais farouchement, comme une mère défendrait son enfant. Avec le temps, on commence à voir ses défauts, ses limites. Mais aujourd’hui, je le vois avec apaisement. Ce film parle de jeunesse, de courage, et il est en phase avec ce que j’étais à l’époque.
« Pessoa a toujours été pour moi comme une sorte de liquide amniotique »
Bulles de Culture : Vous évoquez le poète Pessoa avec un sourire. Vous sortez justement d’un projet théâtral présenté au Théâtre de la Ville, Since I’ve been me, mis en scène par Bob Wilson. Ce poète semble occuper une place particulière dans votre vie. Pouvez-vous nous parler de votre lien avec Pessoa ?
Maria de Medeiros : Oui, Pessoa a toujours été pour moi comme une sorte de liquide amniotique, ou même une potion magique d’Obélix. J’ai un peu l’impression d’être née dedans ! Cette nouvelle aventure autour de Pessoa m’a beaucoup enthousiasmée. Il a jalonné toute ma vie, et cette rencontre entre Bob Wilson, ce grand poète visuel, et Pessoa, ce maître des mots, était fascinante à observer et à vivre.
« Dès mon enfance, ce sentiment européen était très présent »
Bulles de Culture : Vous avez un parcours artistique impressionnant : réalisatrice, actrice, chanteuse… Vous traversez les frontières des pays européens. Vous voyez-vous comme une artiste multiculturelle ?
Maria de Medeiros : Dès mon enfance, ce sentiment européen était très présent. Nous étions Portugais, mais nous vivions à Vienne, en Autriche, et chaque année, nous traversions toute l’Europe en voiture pour retourner au Portugal. Ma mère, qui était extrêmement polyglotte, me fascinait : elle passait instantanément d’une langue à l’autre – allemand, italien, français, espagnol, puis portugais.
Chez nous, c’était une maison de musiciens : mon père, compositeur et pianiste, recevait des artistes du monde entier. Je me souviens d’Arméniens, d’Iraniens, de Français, de Belges… Cette diversité culturelle était omniprésente, et je me suis toujours sentie « chez moi » dans cet univers multiculturel.
Mais mes projets vont souvent au-delà de l’Europe. J’ai réalisé deux films au Brésil, dont Les Yeux de Bacury, un documentaire présenté d’ailleurs à Pessac. Il explore le travail de la Commission d’amnistie et réparation, créée pour aider les victimes des dictatures militaires brésiliennes.
J’ai rencontré Denise Crispim (figure militante contre la dictature militaire brésilienne) et sa fille, qui ont vécu des épreuves incroyables, échappant plusieurs fois à la mort. Elles ont fui le Brésil pour le Chili d’Allende, puis, après le coup d’État de Pinochet, se sont réfugiées en Italie. Ce film raconte leur combat, mais aussi le retour des démons du passé, à travers la montée des mouvements d’extrême droite qui menacent à nouveau leur famille.
Bulles de Culture : Dans le cadre du festival, vous avez donné une conférence à Sciences Po. Vous avez évoqué un sujet préoccupant : la montée des mouvements d’extrême droite et le risque qu’ils font peser sur la diversité culturelle. Est-ce une inquiétude majeure pour vous ?
Maria de Medeiros : Oui, cela m’inquiète profondément. On ne peut pas annuler la différence, mais on peut malheureusement la haïr, stupidement. Ces mouvements d’extrême droite, à mes yeux, sont des constructions artificielles, des fabrications. Ils sont à la politique ce que la malbouffe est à la gastronomie : mauvais, toxiques, et sans aucune substance véritable.
« À ce stade de ma vie, c’est véritablement auprès des jeunes que j’apprends le plus ».
Bulles de Culture : Vous êtes présidente du jury étudiant cette année. Que vous apporte cette connexion avec les nouvelles générations ?
Maria de Medeiros : À ce stade de ma vie, c’est véritablement auprès des jeunes que j’apprends le plus. Mes filles, par exemple, me surprennent constamment par leur regard sur le monde. Être présidente d’un jury étudiant est un honneur. Cela me rappelle une anecdote amusante : lors d’un stage aux Beaux-Arts, un professeur s’est tourné vers une collègue pour lui suggérer de postuler un poste d’enseignante, puis s’est adressé à moi en disant : « Vous, vous pourriez être étudiante ! » Cette association spontanée avec la jeunesse m’a beaucoup fait rire, et je l’ai prise comme un compliment. J’espère toujours rester dans cette posture d’apprentissage.
Bulles de Culture : Vous semblez effectivement toujours en quête de nouvelles idées. Pouvez-vous nous parler de vos projets en cours ?
Maria de Medeiros : Je travaille actuellement sur un film qui explore la révolution cubaine à travers le regard d’une Portugaise arrivée à La Havane en 1962, en pleine crise des missiles. C’est une histoire vraie, et les parallèles avec notre époque sont frappants, notamment dans cette ambiance d’angoisse face aux menaces mondiales. Ces recherches, entamées il y a deux ans, m’ont profondément marquée.
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