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Jonathan Millet interview cannes les fantômes
D.R.

Interview / Jonathan Millet, réalisateur du film d’ouverture de la Semaine de la Critique, “Les Fantômes”

Dernière mise à jour : juin 4th, 2025 à 01:37 am

Projeté au Festival d’Avignon 2025 et présenté en ouverture de la Semaine de la Critique du Festival de Cannes 2024, Les Fantômes est le 1er long métrage du documentariste Jonathan Millet. Le réalisateur signe un film d’espionnage sous tension, conçu comme “une fresque épique vécue par l’intime”. Il nous a dévoilé en exclusivité le processus de création de cette oeuvre qui a fait sensation sur la Croisette.

Synopsis :

Hamid est membre d’une organisation secrète qui traque les criminels de guerre syriens cachés en Europe. Sa quête le mène à Strasbourg sur la piste de son ancien bourreau. Inspiré de faits réels.

Jonathan Millet : “J’ai conçu Les Fantômes comme une fresque épique vécue par l’intime

Bulles de Culture : Votre film se réapproprie les codes du film d’espionnage et notamment de l’observation. On pense à des œuvres comme Le Voyeur de Michael Powell, La Vie des autres de Florian Henckel von Donnersmarck ou Fenêtre sur Cour d’Alfred Hitchcock. De tels films étaient-ils une source d’inspiration pour concevoir votre récit ?

Jonathan Millet : Je ne souhaitais pas m’inscrire dans un cinéma d’espionnage spectaculaire. Ce qui m’intéresse, c’est le point de vue intime de cet univers. En l’occurrence, pour moi, l’espionnage c’est le mensonge et l’observation. Une thématique fascinante et très ancrée dans le cinéma d’Hitchcock. Je tenais à ce que le public ressente une tension et des émotions fortes alors qu’il ne se passe rien de fou à l’image. Ma principale référence en terme de cinéma d’espionnage était Conversation Secrète de Francis Ford Coppola où l’on suit un personnage dans sa solitude et son obsession. Il cherche, enquête, creuse et doute constamment. C’est le cas ici aussi, puisque le personnage principal, Hamid, n’est jamais sûr de traquer son bourreau.

Bulles de Culture : Comment avez-vous travaillé la relation qui se construit peu à peu entre ces deux personnages antagonistes ?

Jonathan Millet : Je ne voulais utiliser aucun archétype. Ces deux personnages sont des miroirs l’un de l’autre. Ils sont ambivalents. Le film est construit pour que le spectateur ressente le point de vue du personnage d’Hamid et qu’il ait peur qu’il se trompe. On vit tous les événements à travers lui. En cela, Les Fantômes aborde la grande histoire du peuple syrien mais celle-ci est traitée uniquement d’un point de vue intime, en privilégiant le hors champ. Le spectateur avance en même temps qu’Hamid et n’en sait jamais plus que lui.

Bulles de Culture : Au-delà d’un personnage en quête de son bourreau, il s’agit aussi d’une histoire de deuil et de chemin à parcourir pour trouver sa paix intérieure ?

Jonathan Millet : Au début du film, Hamid a tout perdu : sa femme, son enfant, sa situation, son pays, sa vie. Le film raconte comment il va choisir, ou non, de se retrouver son identité et sa façon d’être au monde. Va t-il s’abandonner à cette quête à jamais, car l’obsession permet de ne pas se confronter à ses deuils, ou, au contraire, va t-il revenir à qui il est, quitte à souffrir, pour dépasser son deuil ? Dans mon parcours de documentariste, j’ai longuement travaillé la question de l’exil. Ainsi, j’ai constaté que de nombreux exilés emmènent avec eux la douleur et les deuils qu’ils ont enduré. Ils doivent se confronter à la question de dépasser tout ce qu’ils ont vécu pour mieux reconstruire leur vie.

Bulles de Culture : Les Fantômes est votre premier long métrage. Pouvez-vous nous raconter votre parcours et comment vous en êtes arrivé à signer cette fiction ?

Jonathan Millet : Chaque cinéaste amène un peu ce qu’il est dans son cinéma. Moi, ce qui m’intéresse, c’est de voyager, de sentir le monde, de le raconter sur le plan géopolitique. À 17 ans, j’ai entrepris un long voyage, j’ai réalisé des films pour des ONG ou des banque de données d’images. Cela ma amené au documentaire en revenant sur les territoires où il se jouait quelque chose qui me touchait. Le documentaire m’a amené à cette idée de ne pas raconter l’exhaustivité des choses mais à trouver comment en faire le récit. C’est ainsi que le spectateur s’identifie et vit quelque chose. C’est ce qui ma amené peu à peu vers la fiction. En racontant l’histoire des frontières et leurs enjeux dans mes documentaires, j’ai été confronté à beaucoup d’histoires sur les exilés. On voit à quel point des enjeux politiques ont des conséquences immédiates sur des vies humaines. Je voulais donc aborder cette thématique mais à travers un personnage précis et comment celui-ci vivait ce chaos et l’incidence qu’il avait sur lui. Chaque exilé a sa propre histoire et aucune n’en vaut une autre. Avec ce film, je tenais à ce que le public puisse se plonger dans ce que vit et ressent Hamid. Je ne m’inscris pas dans une distance théorique d’un film dossier, ni dans les contraintes du documentaire. Au contraire, j’utilise tous les éléments de mise en scène du cinéma pour plonger le spectateur dans tous les doutes auxquels est confronté le personnage.

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Memento Distribution

Bulles de Culture : Votre mise en scène est très épurée mais avec une approche très mentale qui nous permet de nous immiscer dans le ressenti du personnage. C’était votre intention ?

Jonathan Millet : En effet. Je tenais à ce que l’image ne dépasse jamais le personnage, comme avec des vues aériennes. On est dans une mise en scène sobre pour partager ce qu’Hamid voit. Cet aspect mental dont vous parlez est notamment provoqué par le son assez baroque. Il nous donne accès a ce qui boue au plus profond du personnage, son obsession, sa paranoïa. Le son nous donne un lien d’accès à sentir là ou il se situe et à quel point tout son corps est en tremblement.

Bulles de Culture : La musique joue également un rôle important dans cette démarche…

Jonathan Millet : Je l’inclus presque dans les sons. J’ai travaillé avec un compositeur qui a conçu des musiques très organiques, qui se fondent dans les effets sonores sans surplomber les personnages ou les situations. Il y a le son du réel, avec des langues différentes (arabe, français, anglais, allemand) puis un important travail de sound design et la musique vient couvrir le tout en créant une fluidité complète sur l’ensemble du film.

Bulles de Culture : L’histoire se déroule principalement à Strasbourg. Une ville que vous filmez sous un angle inédit…

Jonathan Millet : L’histoire ne pouvait se dérouler qu’à Strasbourg. Depuis 2016, l’Allemagne a accueilli 800 000 syriens. Cela m’intéressait de glisser un peu de fiction dans cette réalité où Hamid se dit que l’homme qu’il suit a pu faire un pas de côté et se rendre dans une ville frontalière de l’Allemagne, comme Strasbourg. En ce qui concerne les décors, ma démarche de documentariste m’a amené à me rendre durant plusieurs mois dans cette ville afin de fréquenter les lieux du réel, les centres d’accueil de migrants ou les gymnases regroupant des réfugiés. Les lieux des invisibles.

Bulles de Culture : Vos comédiens sont tous parfaits. Comment s’est déroulé le processus de casting ?

Jonathan Millet : Adam Bessa a l’intensité et l’intériorité d’Hamid. On sent que quelque chose frémit en lui à travers son corps alors que son visage est impassible. Je cherchais un personnage taiseux, qui doit cacher ses émotions aux autres. C’est le principe narratif du film. Nous avons travaillé des semaines pour trouver à travers les gestes du personnage comment on pressent qu’il a été en prison et torturé. Cela fait vivre le hors champ sans jamais être didactique. Pour son bourreau présumé, je cherchais quelqu’un de magnétique. Il fallait qu’on ait un désir de voir toujours un peu plus son visage car on attend 1h10 avant leur premier face à face. Ce n’est pas tant une question de jeu, on le filme de loin et il faut qu’il y ait un désir de spectateur de l’approcher. Tawfeek Barhom a cette force, cette ambivalence à jouer l’aspect à la fois inquiétant et rassurant. Concernant Julia Franz Richter, j’ai aussi été saisi par son intensité et sa crédibilité en tant que personnage qui a fui la guerre et a traversé un continent en quête de son bourreau. Quant à Hala Rajab, elle était présente dès l’écriture pour apporter de la justesse à la représentation de la culture syrienne. Elle a notamment traduit le script en arabe, et j’ai compris qu’elle pouvait être le personnage par sa force de conviction, qui est aussi celle du personnage. Elle a apporté de la crédibilité pour que l’identité syrienne soit respectée. Adam a aussi travaillé sur son accent durant six mois afin d’être crédible.

En savoir plus :

  • Date de sortie France : 3 juillet 2024
  • Distribution France : Memento Distribution
  • Les Fantômes sont projetés au Festival d’Avignon 2025 le jeudi 17 juillet à 17h, au Cinéma Utopia Avignon
Nicolas Colle

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