Actuellement au Théâtre de l’œuvre à Paris jusqu’au 2 mars prochain, le chef-d’œuvre fulgurant et controversé de Louis-Ferdinand Céline, “Guerre”, prend vie sous les traits de Benjamin Voisin, César du meilleur espoir masculin en 2022. Dans une adaptation poignante et viscérale orchestrée par Benoît Lavigne, le jeune acteur incarne avec une justesse troublante le personnage de Ferdinand Bardamu, jeune soldat broyé par la violence de la Première Guerre mondiale. Une performance physique et bouleversante qui nous plonge au cœur des traumatismes de la guerre et nous confronte à la beauté crue et dérangeante de l’écriture célinienne. Rencontre avec Benjamin Voisin, pour qui la curiosité et l’exigence sont les moteurs de l’exploration artistique.
Benjamin voisin – « À 14 ans, je n’ai rien compris à Céline, mais j’ai ressenti une énergie singulière »
Bulles de Culture : Vous reprenez actuellement “Guerre” au Théâtre de l’œuvre, une pièce que vous aviez déjà jouée à Avignon et au Théâtre du Petit Saint-Martin à guichet fermé en 2023. Qu’est-ce qui vous a donné envie de revenir à ce projet après plus d’un an ?
Benjamin Voisin: Plusieurs éléments entrent en jeu. Il y a bien sûr le parcours du personnage, la langue de Céline, mais aussi le fait de jouer dans des théâtres aux acoustiques différentes. J’aime beaucoup m’adapter à l’espace qui m’entoure, cela crée à chaque fois une expérience unique.
Bulles de Culture : Vous jouez ce seul en scène depuis de nombreuses dates. Comment votre perception du personnage a-t-elle évolué avec le temps ?
Benjamin Voisin : C’est un processus inconscient, je ne saurais pas dire précisément ce qui a changé. J’aborde le rôle globalement de la même manière, même s’il y a bien sûr des passages que je nuance différemment aujourd’hui, avec plus de douceur ou de violence selon l’instant et le public.
Bulles de Culture : Qu’est-ce qui vous a séduit dans le texte de Céline au point de vous lancer dans l’aventure du seul en scène ?
Benjamin Voisin : C’est la rencontre entre ce texte et la proposition de mise en scène de Benoît [Lavigne], qui privilégie une forme libre me permettant de m’adapter au public.
Bulles de Culture : Justement, en parlant de Céline, comment l’avez-vous découvert ?
Benjamin Voisin : J’étais très jeune, et c’était alors incompréhensible pour moi. Mais c’est justement ce que je trouve important de rappeler : il faut oser se confronter à des œuvres exigeantes. Le monde actuel valorise l’immédiateté, mais il est essentiel de savoir prendre le temps de déchiffrer un texte, d’y mettre du cœur et de la réflexion. À 14 ans, je n’ai rien compris à Céline, mais j’ai ressenti une énergie singulière. Il ne faut jamais laisser passer ce genre d’intuition. C’est comme ça que Céline a nourri ma passion pour la littérature, et plus tard pour le métier d’acteur.

Bulles de Culture : Cette exigence de revenir à une œuvre sur laquelle vous aviez butée étant jeune demande de la curiosité et de la persévérance…
Benjamin Voisin : Il n’y a pas de plus belles qualités ! La curiosité devrait être au cœur de tout : de nos rapports aux autres, à la culture, au monde qui nous entoure. Le manque de curiosité peut mener à la méchanceté, à la fermeture d’esprit. C’est un effort à fournir, y compris face à des œuvres exigeantes.
Bulles de Culture : Comment avez-vous travaillé pour rendre le texte de Céline, qui peut paraître parfois ardu à l’oral, aussi naturel ?
Benjamin Voisin : Il faut saluer le travail de Benoît, le metteur en scène. Nous avons passé beaucoup de temps à choisir le bon ton, le bon rythme. L’écriture de Céline est d’une richesse incroyable, mais elle peut s’aplatir si on ne la travaille pas suffisamment en amont. J’ai mis un mois à m’approprier le texte, à le faire mien. Ensuite, il a fallu cinq mois pour explorer chaque phrase, chaque intention. C’est un travail de précision qui nécessite de décortiquer chaque réplique, chaque intonation.
Bulles de Culture : Votre performance est remarquable. Vous incarnez plusieurs personnages avec une justesse et une énergie saisissantes. On a réellement l’impression de voir plusieurs personnes sur scène.
Benjamin Voisin : C’est l’aspect qui me plaît le plus dans ce spectacle. J’aime pouvoir explorer différentes facettes, différents personnages, et jouer sur les nuances pour créer l’illusion.
Bulles de Culture : Comment gérez-vous le rythme soutenu des représentations du mercredi au dimanche durant 2 mois ?
Benjamin Voisin : Je suis un acharné de travail ! Sport, respiration, méditation… j’ai besoin de me maintenir en forme physique et mentale pour pouvoir donner le meilleur de moi-même sur scène. J’ai un amour profond pour ce métier, que ce soit au cinéma ou au théâtre. C’est un engagement total qui demande rigueur et discipline.

Bulles de Culture : Vous avez choisi de représenter le personnage de Céline avec une certaine jeunesse, presque une candeur. Pourquoi ce parti pris ?
Benjamin Voisin : Le personnage a 18 ans, c’est un élément central du texte. J’ai voulu retranscrire cette naïveté, cette surprise face à l’horreur de la guerre. C’est un parti pris qui permet au public de s’identifier plus facilement au personnage, tout en renforçant l’impact émotionnel de certaines scènes.
Bulles de Culture : Vous vous projetez donc dans le contexte de la Première Guerre Mondiale pendant que vous jouez ou laissez-vous parfois faire un parallèle avec l’actualité ?
Benjamin Voisin : Je m’efforce de restituer l’atmosphère de l’époque, la violence des combats, la souffrance des hommes. J’imagine les tranchées, le bruit des obus… Néanmoins, je comprends qu’il puisse y avoir un parallèle avec le monde d’aujourd’hui. Des enfants vivent actuellement avec le stress d’avoir un obus sur leurs têtes. Ce qui compte, c’est que le public ressente l’horreur de la guerre, hier comme aujourd’hui.
Bulles de Culture : Ce rôle, qui vous amène à jouer plusieurs personnages, vous permet-il d’explorer de nouveaux horizons en tant qu’acteur ?
Benjamin Voisin : Complètement ! C’est un terrain de jeu formidable qui me permet de montrer l’étendue de mon jeu. J’aime particulièrement les scènes où deux personnages dialoguent. C’est un exercice périlleux qui demande une grande précision.
En savoir plus :
- GUERRE
- D’après Louis-Ferdinand Céline © Éditions Gallimard Adaptation Bérangère Gallot et Benoît Lavigne Mise en scène Benoît Lavigne Avec Benjamin Voisin
- Du 8 janvier au 2 mars 2025 Du mercredi au samedi à 19h, les dimanche à 15h30 au Théâtre de l’œuvre (Paris)
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