Dans Sauve qui peut, Alexe Poukine poursuit son exploration des territoires blessés de l’intime. En filmant des ateliers de simulation médicale, la cinéaste donne à voir les paradoxes d’un système hospitalier sommé d’être empathique, tout en pressant ses acteurs jusqu’à l’épuisement. Un film subtil, tendu, qui interroge les vertus curatives du jeu. La critique et l’avis de Bulles de Culture sur le documentaire.
C’est d’une phrase, sèche comme un couperet, que tout part. Un médecin, penché une échographie, lâche : « Soit j’ai de la merde dans les yeux, soit il est mort. » Cette parole, d’une brutalité nue, devient le socle d’un film. Non pas un règlement de comptes, mais une investigation feutrée, , sur ce que parler veut dire lorsqu’on soigne. Et sur ce que le langage, parfois, détruit davantage qu’il ne répare.
La cinéaste, formée à l’art dramatique et à l’anthropologie, part à la rencontre de ces lieux singuliers que sont les ateliers de simulation humaine, espaces encore marginaux en France, mais largement intégrés ailleurs, où soignants et formateurs rejouent des situations cliniques dans le but d’apprendre à mieux écouter, à mieux dire.
La première moitié du film se déroule dans un climat d’apprentissage. Les gestes sont maladroits, les mots cherchent leur forme. Loin d’un regard accusateur, la caméra accompagne les tâtonnements, les tensions minuscules, les silences trop longs ou trop courts. On y voit des étudiants tenter, dans le calme ou l’incertitude, d’apprivoiser la relation à l’autre.

Mais peu à peu, le vernis pédagogique se fissure. Les “patients” sont aussi des soignants, souvent aguerris, qui retrouvent dans la simulation le souvenir de scènes vécues. Le jeu devient alors révélateur d’une douleur plus profonde. Lors d’un débriefing, une infirmière ne parvient plus à contenir ses larmes : dans la réalité, dit-elle, elle n’a pas le luxe de ces mises en situation – elle dispose de cinq minutes, entre deux alarmes, pour annoncer une mort.
Sauve qui peut prend alors une tout autre dimension. Ce qui s’élabore devant la caméra, ce n’est plus un simple protocole d’enseignement, mais une tentative désespérée de préserver l’humanité dans un univers contraint par la logique du rendement. Le film se fait lentement réquisitoire – mais un réquisitoire sans slogans, sans effet. Il observe la fatigue d’un corps professionnel sommé d’être bienveillant alors qu’il n’a plus ni le temps, ni l’espace, ni les moyens.
Le film se distingue par sa retenue. Pas de commentaire en voix off, pas de musique pour souligner l’émotion. Seulement des champs, des contrechamps, et un montage délicat – signé Agnès Bruckert – qui tisse avec justesse le fil ténu entre apprentissage et effondrement. Par endroits, toutefois, cette structure se grippe : la profusion d’angles de vue nuit à la lisibilité, le rythme, parfois saccadé, empêche les scènes de respirer. On regrette que certaines séquences, riches en tensions larvées, ne s’étirent pas davantage.
Mais ce sont justement ces flottements qui confèrent à Sauve qui peut sa singularité. En refusant les évidences, Alexe Poukine parvient à faire de ce documentaire une forme hybride, où le théâtre devient lieu de vérité, et la caméra, instrument d’écoute.
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- Date de sortie : 04/06/2025
- Distributeur France : TSingularis Films
