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Ceci est mon corps - Compagnie Avant l'Aube image spectacle
Lillah Vial dans le spectacle "Ceci est mon corps" © Guillaume Lhermitte

♥ Critique / « Ceci est mon corps » par Agathe Charnet : cris du cœur et cris des corps

Écrite et mise en scène par Agathe Charnet, Ceci est mon corps est la nouvelle création de la Cie Avant l’Aube qui a su faire salle comble au Lavoir Moderne Parisien où elle a été présentée du 16 au 27 février. L’avis et la critique théâtre de Bulles de Culture sur cette pièce coup de cœur.

Synopsis :

Et si l’on se demandait où cela a commencé… Injonctions, interdits, tabous… Quand est-ce que nos corps de femmes ont commencé à être scrutés, à subir, à souffrir ? Ceci est mon corps reconstitue morceaux par morceaux, épisodes par épisodes, le parcours heurté d’une femme de trente ans (incarnée par Lillah Vial et Virgile – Lucie Leclerc) oeuvrant à la réappropriation de son propre corps.

Ceci est mon corps : Avant l’Aube, le déluge

Ceci est mon corps - Compagnie Avant l'Aube image spectacle
Virgile – Lucie Leclerc et Lillah Vial dans le spectacle « Ceci est mon corps » © Guillaume Lhermitte

Cinq ans maintenant que nous suivons la talentueuse Cie Avant l’Aube, et qu’elle ne nous déçoit pas. Et Ceci est mon corps ne fait pas exception à la règle ! On y retrouve avec jubilation et plaisir tout ce qui leur réussit si bien.

C’est Agathe Charnet qui est l’autrice de cette puissante autofiction, et elle passe, pour la première fois, également à la mise en scène.

Sur scène, Lillah Vial et Virgile – Lucie Leclerc se donnent la réplique pour incarner avec brio les différentes facettes, sombres ou lumineuses, et parfois fulgurantes, du parcours du personnage féminin qui fait le cœur de la pièce.

Peu d’éléments de décor, si ce n’est des panneaux et un autel qui annoncent le thème religieux. La table de mixage fait elle aussi partie intégrante de la pièce, voyant se relayer derrière elle les deux comédiennes.

Cette scénographie épurée, qui est une des constantes des spectacles de la Cie Avant l’Aube, crée ainsi un contraste parfait avec l’énergie dévorante et sublime de Lillah Vial et Virgile – Lucie Leclerc.

Tout comme c’était le cas dans L’Âge libre et Rien ne saurait me manquer, on retrouve des tableaux qui s’enchaînent dans un rythme soutenu.

La dynamique de Ceci est mon corps joue en outre sur un tempo plus singulier, qui lui est propre, en intégrant à son déroulé musique et danse. Les corps et les voix viennent en cela épouser l’élan douloureux et vital des mots rutilants et vigoureux d’Agathe Charnet.

On se laisse véritablement emporter par Ceci est mon corps ; il règne dans la salle (même depuis les places à visibilité fort réduite où nous nous trouvions) cette sensation singulière et rare de la communion ; on rit au fil des références, qui, pour peu que l’on ait la petite trentaine, émaillent le spectacle de souvenirs ; on tremble aussi à sentir vibrer au fond de nos chairs les accents douloureux et intimes de l’apprentissage du féminin.

Un spectacle d’une absolue justesse

Ceci est mon corps - Compagnie Avant l'Aube image spectacle
Lillah Vial dans le spectacle « Ceci est mon corps » © Guillaume Lhermitte

Autre constante qu’on retrouve dans Ceci est mon corps : une lecture féministe des impératifs, obligations, et autres diktats auxquels la société nous invite.

Quand L’Âge libre interrogeait le rapport à l’amour de la génération Y, et Rien ne saurait me manquer les aspirations presque déjà échouées de cette même génération, Ceci est mon corps vient soulever la chape de plomb qui enserre les corps féminins et pose la question de l’injonction à l’hétérosexualité.

Deux parcours parallèles sont liés intimement par Agathe Charnet dans Ceci est mon corps : celui des injonctions sexistes auxquelles chacune a été confrontée, de l’enfance à l’âge adulte, et celui de la relecture des souvenirs à travers le prisme d’une homosexualité récemment découverte.

Et nul doute que si Agathe Charnet part de l’auto-fiction, elle touche à l’universel avec une infinie justesse et une douce justice.

Construits chronologiquement, les différents tableaux sont tour à tour tendres et drôles, amers et tourmentés, douloureusement profonds aussi.

De la fougue enfantine qui éloigne du féminin aux amitiés les plus fusionnelles et, a posteriori presque amoureuses et en tout cas ambiguës, des premières cases dans lesquelles l’adolescence nous pousse aux impératifs de poids, de ligne, de silhouette, du commandement absolu s’il en est un, celui d’être en couple, aux déceptions mordantes et âpres de la relation toxique, Agathe Charnet explore tout ce qui construit, aujourd’hui et depuis presque toujours peut-être, l’identité de femme.

Une colère salvatrice

Ceci est mon corps - Compagnie Avant l'Aube image spectacle
Virgile – Lucie Leclerc et Lillah Vial dans le spectacle « Ceci est mon corps » © Guillaume Lhermitte

Prenant l’angle, éminemment politique, des pressions exercées sur les corps féminins, l’autrice démontre avec brio l’infinie domination qui ne cesse de contraindre les femmes ; elle en montre surtout l’extraordinaire étendue.

Régimes, violences conjugales ordinaires, violences et contraintes sexuelles, charge de la contraception, recours à l’IVG, Agathe Charnet traite de tout ce qui abime, tout à fait banalement, tout à fait massivement, les corps et les âmes.

Ceci est mon corps n’oublie pas dans son propos nos mères et nos grands-mères, contrepoints émouvants au propos plus autocentré de la pièce, et représente habilement le joug pesant sur les femmes, celui que les générations et les siècles ne desserrent que rarement.

L’image de cette mère, craquant l’armure en secret devant sa solitude face à toutes les tâches domestiques, touche particulièrement.

Et pourtant, Ceci est mon corps ne sombre jamais dans la complainte, dans le pathos facile. Au contraire, le ton de la pièce est éminemment revendicatif.

Agathe Charnet, à travers le jeu de Virgile – Lucie Leclerc, accuse, et accuse à juste titre.

Car oui, la révolte pointe dans tout le spectacle, et c’est en partie ce qui fait unité dans la salle : l’envie de se lever, de dire et de ne plus jamais se laisser faire.

Car oui, Agathe Charnet montre à quel point on ne nous prépare pas à la violence ordinaire, banalement ordinaire, des relations toxiques, pourtant si répandues, à quel point on ne nous apprend pas à dire non.

Ce non, Ceci est mon corps prouve toutefois qu’il peut naître, d’abord malheureusement dans la douleur et les épreuves, mais ensuite également sans rancœur et dans la renaissance.

Car c’est aussi cela que raconte la pièce, l’espoir réel d’une autre voie qui permet de se réapproprier son propre corps, son cœur et de panser durablement ses blessures.

Dans Ceci est mon corps, c’est le récit de l’exploration de l’homosexualité. Mais les hétérosexuel-le-s se reconnaitront pareillement dans ce besoin de sortir des impasses, de contourner les écueils et de la nécessité absolue et indispensable de poser le respect de soi comme maître-mot impérieux.

Notre avis ?

Ceci est mon corps est une pièce de théâtre comme il en faudrait davantage, intime et universelle, vertigineuse et nécessaire.

Étroitement littéraire et pourtant participative, la pièce fait se lever les cœurs, fait se lever les corps et donne envie d’hurler un bravo viscéral.

Disons-le donc : BRAVO !

Ceci est mon corps est à ne pas manquer, et on ne peut que souhaiter à son texte un avenir en édition, car il mériterait d’être lu, massivement lu, par qui ne pourrait y assister.

En savoir plus :

Morgane P.

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