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Photo 8_LE RÈGNE ANIMAL Thomas Cailley
© 2023 NORD-OUEST FILMS - STUDIOCANAL - FRANCE 2 CINÉMA - ARTÉMIS PRODUCTIONS Photographe IVAN MATHIE

Cannes 2025/ Thomas Cailley, la matière vivante du cinéma

Dernière mise à jour : juin 2nd, 2025 à 09:44 pm

Il y a dix ans, Les Combattants révélait Thomas Cailley, un cinéaste à la fois pudique et audacieux, capable de fondre la comédie romantique dans un vertige existentiel. En 2023, Le Règne animal confirmait cette singularité : un film hybride, entre récit d’initiation et fable fantastique, où le cinéma français s’autorisait à muter. Ce geste créatif rare vient d’être salué par la Quinzaine des Cinéastes, qui décerne à ce réalisateur la toute première édition du Prix Alpine, récompensant la nouvelle création française. 

Des débuts tardifs, mais évidents

Avant de s’asseoir derrière une caméra, Thomas Cailley a longtemps tourné autour du cinéma. Après Sciences Po et quelques années dans la distribution et la production documentaire, il découvre ce qu’il nomme comme « le lien entre écriture et image ». C’est un déclic. « J’ai mis du temps à comprendre que j’avais envie d’écrire », confie-t-il. « C’est en travaillant sur des documentaires que j’ai commencé à rédiger des enquêtes, à proposer des idées. C’est devenu évident. » Ce cheminement le mène à la Fémis, non comme une conversion, mais comme un retour aux sources. « Avec mon frère, on bidouillait déjà des petits films à l’adolescence. C’était là, depuis toujours. »

Une fiction traversée par son époque

Si le style Cailley se distingue par sa fluidité et ses récits à hauteur d’humain, c’est surtout par la manière dont ses histoires dialoguent avec notre époque qu’il s’impose. Les Combattants, déjà, mettait en scène deux jeunes adultes tentant de se préparer à la fin du monde. Le Règne animal pousse plus loin le vertige, dans un monde où des humains mutent en créatures animales. Mais pour le cinéaste, le genre n’est jamais une fin en soi : « Ce qui m’intéresse, c’est de voir comment une histoire intime brasse les thèmes de son époque », explique-t-il. « J’aime ce croisement entre la sphère personnelle et le politique, au sens large. »

C’est aussi ce tissage subtil entre réel et fantastique qui donne à ses films une densité émotionnelle rare. « Je ne cherche pas le genre pur. Ce que j’aime, c’est mélanger. L’action, la comédie, le social, le fantastique… comme chez Bong Joon-ho. »

Prendre le temps, suivre le rythme

Il aura fallu près de neuf ans pour que Thomas Cailley revienne au long métrage. Une durée que certains qualifieraient d’interruption, mais que lui revendique comme une respiration. « Je n’avais pas cette nécessité de revenir tout de suite au cinéma. J’ai accueilli le moment comme il venait », dit-il. Durant cet intervalle, il coécrit notamment Ad Vitam, série de science-fiction produite par Arte, qui lui permet d’explorer d’autres narrations, d’autres rythmes. « Finalement, un projet de série ou un film, c’est à peu près le même temps d’écriture. Quatre à cinq ans, ni long, ni court. Juste le temps nécessaire. »

Filmer le vivant, dans tous les sens du terme

Dans Le Règne animal, ce ne sont pas seulement les corps qui se métamorphosent, c’est le cinéma lui-même. Plutôt que de céder à la tentation de l’image numérique, Cailley insiste pour tourner en décors naturels. « Filmer une forêt, c’est filmer un écosystème », dit-il. « Cela aurait été triste de reconstituer tout cela en 3D. J’aime filmer le vivant. Les acteurs, mais aussi les lieux. » S’il reconnaît avoir eu recours aux effets spéciaux, c’est toujours sur une base réelle. « Pour un acteur, c’est compliqué de réagir à ce qu’il ne voit pas. Il faut du concret, du tangible, pour que l’émotion passe. »

Révéler une génération

Adèle Haenel, Kévin Azaïs, Paul Kircher… Tous ont croisé sa route à un moment clé de leur carrière. Un hasard ? Pas vraiment. « Il y a une beauté à voir l’apprentissage se faire aussi sur le plateau », explique-t-il. « Quand un jeune acteur découvre son métier en même temps que son personnage se découvre lui-même, il y a une sincérité qui affleure, presque documentaire. » Cette attention portée à l’autre, à ceux qui commencent, dit aussi quelque chose de la sensibilité de Thomas Cailley.

Le regard d’un cinéphile

Premier récipiendaire du Prix Alpine, Cailley n’oublie pas ce qui l’a conduit là : son amour du cinéma. « Avant d’être réalisateur, je suis cinéphile », sourit-il. Il cite volontiers les jeunes cinéastes qu’il suit de près : Le Royaume, Vingt dieux, Vincent doit mourir. Autant de preuves que la relève est là — et que le cinéma français, loin d’être frileux, sait encore muter.

Antoine Corte

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