Compositeur de la musique originale de la série Frotter Frotter, récemment diffusée sur France 2, Quentin Sirjac inaugure les interviews de Bulles de Culture consacrées aux compositeurs de musique à la télévision. Rencontre.
Interview du compositeur Quentin Sirjacq : “C‘est la justesse et la synergie entre l’image, le son et la musique qui créent un moment entier pour le spectateur“
Compositeur et musicien français né en 1978, Quentin Sirjacq est un pianiste de formation classique et de jazz qui n’hésite pas à mélanger les styles et les registres musicaux. Compositeur pour le cinéma, le théâtre, la radio… il a signé plusieurs B.O. pour la télé : le téléfilm Comme des reines (2021) et la série Frotter Frotter (2024) de Marion Vernoux, le téléfilm Illettré (2018) de Jean-Pierre Ameris ou encore la série documentaire L’incroyable périple de Magellan (2022) de François de Riberolle.
Lors du Festival de la Fiction 2024, Bulles de Culture a pu échanger avec lui sur son parcours et son regard sur son métier.
Bulles de Culture : Comment êtes-vous devenu compositeur de musique de films ?
Quentin Sirjacq : Je suis pianiste à la base et comme dans ma famille, j’ai un père qui est auteur dramatique, un frère qui est peintre, il y a aussi toujours eu chez moi, ce sentiment que la musique est au service non pas uniquement du concert et de la performance, mais aussi de l’imaginaire en dehors de la musique.
Il y a plusieurs types d’approches de la musique. Il y a l’approche performative, on va créer le concert. Il y a des musiciens qui sont vraiment très très forts pour incarner une énergie en concert. Ce sont presque des acteurs. Et il y a des musiciens qui sont plus des chercheurs comme moi.
J’aime être dans mon studio et fabriquer des musiques à chaque fois différente. C’est presque de la chimie, des mathématiques où on on réfléchit à combiner des éléments. L’interprète fonce, il sait ce qu’il doit jouer. Le compositeur, lui, pose toujours la question de comment emboîter les choses. Mais je ne suis pas un compositeur qui crée son monde, comme Olivier Messiaen, mais j’ai plutôt un profil polymorphe qui s’adapte à plein de situations.
J’ai commencé à faire des court-métrages puis des pièces de théâtre pour des amis de mon père, des fictions pour France Culture, des longs métrages… J’aime bien inventer des musiques et le côté collectif du métier de compositeur. Mais à côté, je fais aussi fait des albums de piano et des tournées.
Bulles de Culture : Comment abordez-vous chaque projet ?
Quentin Sirjacq : Ce qui est amusant, c’est de trouver les éléments de vocabulaire propre à une histoire. Ça peut être sous plusieurs angles, psychologiques, culturelles ou de l’ordre de la narration ou de l’action, puis de créer une boîte à outils différente pour chaque film. Cela permet de créer une identité, une continuité dans la musique.
Parfois on pense que n’importe quelle musique peut marcher sur une scène, ce n’est pas faux, mais comment faire pour qu’une musique devienne l’ADN du film ? Il faut qu’elle soit propre au film et c’est là que le compositeur peut apporter quelque chose d’unique dans la collaboration avec une équipe de réalisation et de montage pour se mettre d’accord ensemble sur un vocabulaire, des thèmes par personnage…
Et c’est la justesse de ce travail qui est passionnante. Au début, on a envie d’être tout le temps dans le performatif, alors qu’en fait, c’est la justesse et la synergie entre l’image, le son et la musique qui créent un moment entier pour le spectateur. Donc d’un film à l’autre, Il peut y avoir des moyens très différents.
“Je suis plus intello que pop”
Bulles de Culture : Quelle est votre signature ?
Quentin Sirjacq : Tout ce que je crée avec mon piano et qui est en dehors de la commande. C’est un toucher et une mélodie très cristalline. C’est une signature au piano qui n’est pas malgré moi, mais qui, au contraire, me sert. Je sais que j’ai cette possibilité et même besoin que les réalisateurs ou réalisatrices sachent qu’on peut partir de là. Après on peut ouvrir à des choses différentes, mais Il est essentiel pour moi d’obtenir cette reconnaissance lors des échanges.
Je ne pense pas qu’on puisse composer tout et n’importe quoi tous les jours. Il est essentiel de développer une identité propre, un “centre”, avant de pouvoir explorer divers horizons, faire des rencontres et collaborer avec d’autres artistes. Ensuite, on peut former des équipes. Je fais souvent appel aux mêmes musiciens, car je connais leurs talents et ce qu’ils peuvent apporter au projet
Ma signature, c’est donc plutôt un piano intime et très mélodique.
Bulles de Culture : Avez-vous des références, des sources d’inspiration ?
Quentin Sirjacq : Oui, beaucoup. De Mozart à Keith Jarrett. Là, j’ai vu le pianiste de jazz Brad Mehldau, c’était un de mes héros quand j’étais jeune. J’adore la musique traditionnelle, telle que la musique japonaise. J’ai lu récemment une interview de Björk sur Aphex Twin parce que ce sont des choses qui m’ont passionné quand j’étais plus jeune. C’est très varié ce que j’aime.
Mais ce qui a été important pour moi aussi en dehors du piano ces dernières années, c’est l’orchestration. Et il y a deux styles de compositeur de musique orchestrale.
Il y a ceux qui sont beaucoup passés par l’ordinateur et savent très bien utiliser ces sons-là pour créer une musique qu’ils vont ensuite enregistrer avec un orchestre.
Et il y a ceux qui viennent plus du classique comme moi. J’ai étudié l’orchestration de Mozart à Malher, je m’intéresse au timbre… je suis du coup plutôt intello. Je ne suis pas pop. Il y a des compositeurs plus pop que moi. Pas pop comme le groupe Oasis, mais au sens de populaire, d’arte povera.
Bulles de Culture : Qu’est-ce qu’une bonne musique de film pour vous ?
Quentin Sirjacq : Je vais reprendre une citation de Bernard Herrmann qui disait que la musique de film crée le ciment entre les scènes. Elle permet de créer l’énergie d’un film qui avance, qui nous prend dans l’émotion et qui permet de créer, pour nous spectateurs, un espace synchrone à partir de toutes ces scènes qui ont été filmées dans le désordre. Pour une scène où il y a eu plusieurs plans tournés différemment puis bricolés dans tous les sens par le monteur, la musique unifie.
Parfois ça peut être une mélodie brillante, concise, mais en général, la bonne musique de film, participe à nous happer dans un moment de fiction.
En savoir plus :
- Instagram officiel de Quentin Sirjacq
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