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Muganga : celui qui soigne : Donner un visage aux victimes oubliées du Congo -entretien avec la réalisatrice Marie-Hélène Roux

Inspirée par le combat du prix Nobel de la paix Denis Mukwege, la réalisatrice Marie-Hélène Roux signe une fiction bouleversante sur les violences sexuelles utilisées comme armes de guerre en République démocratique du Congo. Entre dignité, sororité et pouvoir de la fiction, elle raconte les coulisses d’une œuvre pensée comme un acte de résistance et de lumière. Dans les salles depuis le 24 septembre 2025.

Bulles de Culture : Comment avez-vous découvert la figure du Dr Denis Mukwege, prix Nobel de la paix qui a inspiré votre film ?

Marie-Hélène Roux : J’ai grandi en Afrique, au Gabon, au Burundi et en Centrafrique. En 2014, j’ai lu un livre, Un ilot en enfer, coécrit par le Dr Mukwege et le Dr Guy Bernard-Cadière. Ce texte m’a bouleversée : il montrait à la fois le pire de l’humanité et ce qu’elle a de meilleur. Le docteur Mukwege risquait chaque jour sa vie pour soigner des femmes victimes de violences sexuelles de guerre, pour porter leur parole. Avec ma productrice Cynthia Pinet, nous avons obtenu les droits et commencé à travailler. Mais dès le départ, il était clair que je ne voulais pas réaliser un biopic. Avec mon coauteur, Jean-René Lemoine, nous avons choisi la fiction : elle seule permettait de donner chair à ces histoires et de créer une émotion universelle.

Bulles de Culture : Vous insistez sur le rôle de la fiction. Pourquoi ce choix ?

Marie-Hélène Roux : La fiction permet d’aller au-delà des statistiques et de donner un visage, une trajectoire, une dignité aux femmes. Je crois profondément au pouvoir du cinéma. Comme le dit une formule américaine que j’aime : emotion brings motion — l’émotion entraîne l’action. Un documentaire aurait informé, mais seule une fiction pouvait éveiller une conscience collective, toucher au cœur et susciter une réaction.

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Bulles de Culture : Le film rappelle aussi les enjeux économiques derrière les violences de guerre, notamment liés aux ressources minières du Congo.

Marie-Hélène Roux : Oui, si le sous-sol congolais n’était pas une véritable « bijouterie à ciel ouvert », ce chaos n’aurait pas perduré. Les violences sexuelles sont instrumentalisées pour contrôler les populations, dans un contexte où des intérêts économiques énormes sont en jeu. Tout le monde est concerné : nous avons tous un téléphone portable dans la poche.

Bulles de Culture : Vous êtes allée à la rencontre des femmes soignées à l’hôpital de Panzi, fondé par le Dr Mukwege. Comment avez-vous vécu cette expérience ?

Marie-Hélène Roux : J’ai accompagné l’équipe du Dr Cadière lors d’une mission chirurgicale à Bukavu. J’ai passé des journées entières au bloc opératoire, mais aussi dans les dortoirs. Je n’oublierai jamais ce moment où le Dr Mukwege m’a présentée à des patientes, en expliquant que je faisais un film pour que le monde sache. Ces femmes, malgré le calvaire vécu, m’ont accueillie en souriant et en applaudissant. Ce qui m’a marquée, c’est leur force, leur sororité, leur dignité. À Panzi, on ne se contente pas de soigner les corps : on accompagne aussi psychologiquement, économiquement, juridiquement. C’est un véritable modèle de reconstruction sociale.

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Bulles de Culture : Deux personnages masculins, incarnés par Vincent Macaigne et Isaach de Bankolé, occupent une place importante dans le film.

Marie-Hélène Roux : Nous voulions montrer que la solidarité peut naître malgré les différences. L’un est congolais et croyant, l’autre est belge et athée. Tout les oppose, mais ils s’unissent pour une cause plus grande qu’eux : venir en aide aux femmes. Le film raconte cette rencontre, au-delà des frontières et des cultures.

Bulles de Culture : Vous avez également choisi de mettre en lumière la compagne du docteur.

Marie-Hélène Roux : Oui. Nous voulions rappeler que, derrière un homme habité par une mission, il y a une famille qui partage cette charge. Dans une scène, l’épouse dit : « Où que l’on aille, on porte notre histoire, nos blessures. » Elle exprime la voix de celles qui, souvent dans l’ombre, portent elles aussi le poids du combat.

Bulles de Culture : Votre mise en scène commence par une séquence très forte. Pourquoi cette entrée en matière ?

Marie-Hélène Roux : Cette scène s’est imposée avant même l’écriture du scénario. Elle crée un choc émotionnel immédiat, une identification, sans montrer l’horreur de manière obscène. Je voulais que le spectateur ressente physiquement l’injustice, pour ensuite l’accompagner sur le chemin de la guérison. On ne peut reconstruire qu’en ayant d’abord le courage de regarder la blessure en face.

Bulles de Culture : Espérez vous que le film apporte une visibilité sur la situation au Congo ?

Marie-Hélène Roux : Je ne prétends pas changer le monde avec un film. Mais je crois qu’on peut éclairer une réalité, donner une visibilité. L’art a ce pouvoir : soigner, en nous obligeant d’abord à regarder ce qui fait mal. Mon espoir, c’est que Muganga : celui qui soigne suscite une prise de conscience et contribue à une solidarité plus large.

Antoine Corte

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