Dans un monde où les questions de genre et de masculinité sont plus que jamais au cœur des débats, Le Premier Sexe, ou la grosse arnaque de la virilité de Mickaël Délis se présente comme une œuvre audacieuse et nécessaire. Présenté à La Scala Paris jusqu’au 30 mars 2025, ce spectacle solo, à la fois intime et universel, explore les contours de la masculinité à travers un prisme personnel et profondément humain.
« Ce métier me permet de ressusciter les morts »(Mickaël Délis)
Bulles de Culture : Votre spectacle, Le premier sexe, a été conçu en 2018 avec déjà 100 représentations derrière lui. L’avez-vous apprivoisé, modifié, ou en avez-vous pris une nouvelle mesure ?
Mickaël Délis : C’est un peu de tout cela. Je l’ai apprivoisé, et lui m’a apprivoisé. Nous nous sommes rencontrés au fil du temps. La version initiale était une carte blanche pour des amis, une date qui s’est transformée en quatre dates. À l’époque, j’avais le pied blessé, je ne pouvais pas bouger. La première représentation a eu lieu deux ans plus tard, le jour même où le Covid a entraîné la fermeture des théâtres. Pour retrouver l’envie de le rejouer l’année suivante, nous avons réécrit certaines parties. Puis, avec les confinements et les couvre-feux, le spectacle a été reporté plusieurs fois. À chaque fois, pour retrouver le désir de le jouer, il fallait réécrire. La matière du spectacle étant très intime, beaucoup de choses se passaient dans ma vie, et c’était étonnant de voir comment ces événements influençaient le texte. Par exemple, la maladie de mon père, qui n’était pas encore présente au début de l’écriture, a apporté des éléments cruciaux, notamment des secrets de famille qu’il a révélés.
Ce temps long, qui aurait pu me rendre impatient ou en colère, a finalement été très bénéfique. Il m’a permis de mûrir et d’affiner le spectacle. À partir de 2021, la forme s’est stabilisée, mais je réalise qu’il y a toujours des ajustements à faire. Par exemple, en Suisse, j’ai senti que le rythme devait être plus calme, moins hyperactif. Et après le décès de ma mère en novembre, j’ai eu encore plus envie de prendre le temps de m’immerger dans son personnage. Ces ajustements sont très subtils, mais ils apportent une nouvelle profondeur au spectacle. Aujourd’hui, je ne ressens aucune lassitude. Je vais le jouer à Avignon cet été, puis à Paris à la rentrée. Ce qui est magnifique, c’est que ce métier me permet de ressusciter les morts. Je passe des soirées avec ma mère et mon père, qui sont décédés la même année. C’est à la fois bouleversant et génial.
BdC : Vous avez fait des études de théâtre. Est-ce que celles-ci vous ont préparé à l’exercice du solo ?
MD : Pas du tout. J’ai un parcours un peu particulier. J’ai été un premier de la classe, passé par l’hypokhâgne, la khâgne, et des études d’anglais à Paris 4. L’écriture a toujours été présente dans ma vie, j’ai commencé à écrire dès la prépa. Au théâtre, j’étais au conservatoire du 10e arrondissement, et comme dans beaucoup d’écoles à l’époque, c’était essentiellement de la pratique. On jouait des scènes, mais il n’y avait pas de cours spécifique sur le seul en scène. C’est lors d’un concours organisé par le Théâtre du Rond-Point que je me suis pour la première fois mis en scène avec d’autres comédiens.
Cependant, le seul en scène, je l’ai abordé très tard. J’avais toujours écrit des pièces pour 7 ou 8 personnages, j’avais peur de cet exercice. Et pourtant, en réalité, on n’est jamais seul dans un solo. Il y a toujours une équipe derrière : un chorégraphe, un co-metteur en scène, mon frère qui m’aide sur les projets. C’est une sorte de grande famille.

BdC : Votre spectacle fait référence à Simone de Beauvoir et à d’autres influences littéraires et philosophiques. Pouvez-vous nous en dire plus sur ces inspirations ?
Mickaël Délis : J’ai une bibliographie très riche. Que ce soit pour ce spectacle ou pour d’autres projets, je trouve qu’il est essentiel d’avoir un bagage critique et théorique. C’est un peu le syndrome prépa : je lis énormément. Simone de Beauvoir, je l’ai découverte en prépa, mais il y a aussi Virginie Despentes, Olivier Gazalé avec Le mythe de la virilité, ou encore John Stoltenberg avec Refuser d’être un homme. J’ai une bibliothèque d’une trentaine, voire quarantaine de livres théoriques. Ensuite, il y a des podcasts comme Les couilles sur la table ou Un podcast à soi qui m’ont aussi nourri. J’ai besoin de piocher dans ces ressources pour construire ma pensée. Même si je n’utilise pas tout, cela me permet de ne pas rester dans l’intime obscène, mais de développer une réflexion plus large.
BdC : À quel moment avez-vous décidé que vous étiez prêt à transformer vos expériences personnelles, parfois douloureuses, en comédie ?
Mickaël Délis : Ce n’est pas tant une question de moment que de sentiment. J’ai commencé à parler de ces sujets quand je me sentais bien. Je pense que pour aborder des thèmes difficiles, il faut être sorti de la souffrance. Quand on est dans la douleur, on a envie de crier, d’engueuler le monde entier, et c’est légitime, mais ce n’est pas le moment où on est le plus audible. Quand j’ai senti que ces choses étaient derrière moi, que j’avais suffisamment de recul, j’ai pu en parler avec humour et autodérision. La psychanalyse m’a beaucoup aidé à construire cet objet théâtral. Et c’est étonnant, car le troisième volet de la pièce que je développe actuellement, qui traite de la parentalité et de la transmission, est arrivé au moment où mes deux parents sont décédés. Cela m’a offert le recul nécessaire pour englober tout cela. Je ne l’aurais pas traité de la même façon il y a un an.
BdC : Quand vous montez sur scène, est-ce qu’il y a toujours de la fraîcheur, de l’envie, ou est-ce que la douleur peut parfois revenir ?
Mickaël Délis : La douleur peut revenir, surtout dans les moments où je joue des scènes d’humiliation. Mais elle est toujours conjurée par l’humour. Quand la salle rit, je me dis qu’ils sont avec moi, et on dépasse ensemble la douleur. C’est aussi une question de jeu : ce n’est pas à moi d’être ému, c’est aux spectateurs. Donc je dois contenir, maintenir cette distance. Par exemple, à l’endroit où je parle du décès de ma mère, il y a un vertige, mais c’est suffisamment apaisé pour que je ne revienne pas dans cette douleur. Il n’y a que l’excitation et le plaisir du partage.

BdC : Pensez-vous que votre histoire serait vécue de la même manière par des jeunes d’aujourd’hui, ou que les choses ont évolué ?
Mickaël Délis : C’est très intéressant, car notre public est très large : jeunes, vieux, homos, hétéros. Ce qui est universel, c’est la réflexion sur la masculinité et les mécanismes d’oppression. L’humiliation et la domination ne concernent pas seulement les homosexuels ou les femmes. Tout le monde peut s’y retrouver, que ce soit à cause de son poids, de son statut social, ou autre. Quand on dépasse cela avec un peu de triomphe et de joie, tout le monde s’y retrouve. Sociologiquement, les choses évoluent. Il y a des outils linguistiques qui n’existaient pas avant, comme les termes “trans” ou “queer”. Mais il y a aussi des reculs, comme on le voit avec certaines lois régressives. Donc oui, il y a des avancées, mais il reste encore beaucoup à faire.
BdC : Parmi les personnages que vous avez développés, y en a-t-il un que vous préférez jouer ?
Mickaël Délis : J’en ai deux. Mon psy, que j’adore, et ma mère. Je pense qu’un spin-off sur ma maman pourrait être intéressant. Elle était une créatrice, une sculptrice, et avec son départ, il y a encore plus de choses qui m’apparaissent. Dans le deuxième volet de ma trilogie, il y a aussi un de mes amants, un Italien, que j’adore jouer. Globalement, j’aime tous les personnages que j’invite sur scène. C’est un bonheur de les retrouver à chaque représentation.
BdC : Vous parlez aussi des icônes pop comme Britney Spears. En quoi ces artistes vous ont-ils influencé ?
Mickaël Délis : Les icônes pop m’ont toujours fasciné par leur liberté et leur paradoxe. Britney Spears, par exemple, incarne à la fois la vierge parfaite et la femme libérée. Il y a quelque chose de très sexy et transgressif dans leur rapport au corps. Pour moi, c’était une manière d’explorer des continents interdits, surtout en tant qu’homme. On n’a pas le droit d’être trop sexy, de bouger de manière sensuelle. Les icônes pop m’ont montré qu’il y avait un endroit du désir qui pouvait être exploré, même dans un contexte grand public.
BdC : Enfin, vers quoi tendent vos deux autres spectacles qui forment avec Le premier sexe, une trilogie ?
Mickaël Délis : Après Le premier sexe, j’avais tellement de matériaux que j’ai décidé de continuer cette exploration. Le deuxième volet, La Fête du slip, parle de la performance, de l’érection, de cette idée que tout est indexé sur la virilité. J’ai lu un texte de Pascal Quignard qui disait que les amulettes en forme de verge en érection étaient les objets les plus retrouvés lors de fouilles archéologiques. C’est fou, non ? Pourquoi indexe-t-on tout sur cette image de la bite dure alors que cela représente moins de 1% de la vie d’un homme ? J’ai voulu renverser ce paradigme et célébrer la tendresse et la vulnérabilité. Le troisième volet, Les Paillettes de leur vie, quant à lui, explore la paternité et la transmission. Tant qu’on ne réinvente pas la paternité, on ne pourra pas déconstruire le patriarcat. C’est une réflexion sur le don, sur le rôle du père, et sur pourquoi on attend toujours le lit de mort pour dire “je t’aime”.
En savoir plus :
- du 2 décembre 2024 au 30 mars 2025
En décembre : les lundis à 19h15 et le mardi 31/12 à 19h15
En janvier, février et mars : les mercredis à 21h15 et les samedis à 19h et les dimanches à 17h15 à partir du 18 janvier - La Scala Paris – La Piccola Scala
13, boulevard de Strasbourg, 75010 Paris
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