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Jimmy Jean-Louis photo

Interview / « La Convocation » (2020) : On a discuté avec l’acteur Jimmy Jean-Louis

Alors que le film La convocation a fait son apparition sur Netflix, Bulles de Culture a pu évoquer le film, tiré de l’histoire vraie d’une brillante étudiante nigériane accusant de viol l’un de ses professeurs émérites, avec l’un de ses acteurs principaux, Jimmy Jean-Louis. Celui à qui le mot Héros colle à la peau, nous a parlé de ses expériences, sur le tournage et en dehors. À l’heure où nous publions cette interview, il a appris sa nomination pour le prix du Meilleur Acteur Principal par le jury de l’African Movie Academy pour son rôle dans Desrances d’Appoline Traoré. Un véritable honneur pour celui qui porte autant le continent africain dans son cœur. Notre interview de Jimmy Jean-Louis. 

Jimmy Jean-Louis : « Il fallait toujours rester dans l’ambiguïté »

Bulles de Culture: Racontez-nous comment vous êtes arrivé sur ce projet.

Jimmy Jean-Louis: C’est grâce au réalisateur, Kunle Afoloyan avec lequel j’entretiens une relation amicale. Je le connais depuis 2007. J’ai déjà travaillé avec lui dans le passé et quand il m’a présenté le projet de Citation (titre original), ça m’a tout de suite parlé parce que bien sûr c’est un sujet d’actualité et le personnage qu’il me proposait était… assez intéressant! (Rires)

Bulles de Culture: N’est-ce pas d’ailleurs, ce challenge de jouer un personnage complexe, incarner l’homme affable et inspirant pour ses élèves qui bascule qui vous a attiré ?

Jimmy Jean-Louis: Oui, ça m’a beaucoup parlé dans le sens où on retrouve beaucoup de personnes comme ça dans la vie de tous les jours. Des gens qui ont beaucoup de charisme, très charmeurs, ils arrivent à vous inviter dans leur univers pour après vous attaquer. Et ça, c’est quelque chose de super malsain.

Mais d’un autre côté, c’est vrai que cela représentait un challenge de pouvoir jouer ce genre de personnage, de pouvoir lui donner toutes les nuances dont le personnage avait besoin pour qu’on s’y intéresse vraiment. Dès le début, il fallait qu’on sympathise avec ce personnage, qu’on l’aime même pourquoi pas, et qu’il puisse par la suite jouer avec la conscience, aussi bien des autres personnages du film que des spectateurs. Il fallait toujours rester dans l’ambiguïté : Est-ce que ce qu’il dit est vrai ? Est-ce qu’il ment ? Je sais qu’il ment mais… Je l’aime quand même ! (Rires)

Bulles de Culture: N’est-ce pas le propre de tout « Bon Vilain », celui qu’on adore détester ?

Jimmy Jean-Louis: Exactement! Et ça j’aime bien même si ce n’est pas du tout facile à jouer car il faut bien préparer le personnage, il faut savoir à quel moment on va pousser certains traits de caractères et en cela l’écriture était assez intéressante. Elle a donné toute l’ampleur dont le personnage avait besoin, du moins du côté intellectuel. En ce sens là, l’écriture a bien suivi.

Ce film était aussi l’occasion de voyager à l’intérieur de l’Afrique, ce qui m’a beaucoup attiré, l’idée de montrer l’Afrique autrement, montrer certains aspects de l’Afrique qu’on ne connaît pas. L’Afrique, c’est les jolies couleurs dans leurs vêtements, c’est aussi le brassage de langues, de cultures,… et de vraies grandes et belles universités, au Nigéria, au Sénégal!

Bulles de Culture: La fameuse Université Cheikh Anta Diop. Vous avez donc tourné au Sénégal également, était-ce une première dans ce pays?

Jimmy Jean-Louis: Je connaissais déjà le Sénégal, j’y ai tourné un film il y a 7 ans à peu près. C’était un film dont le sujet était assez intéressant, avec des acteurs talentueux mais qui n’a finalement pas vu le jour. Alors oui, je connais un peu le Sénégal et malheureusement, non, je ne peux pas en dire plus sur le film.

« Tourner en Afrique, c’est quelque chose de très spécial pour moi »

Bulles de Culture: Évidemment vous avez tourné dans beaucoup de films, séries et autres, quand on lit votre filmographie on a l’impression que vous n’avez jamais arrêté de travailler. Est-ce qu’il y a des moments dans votre carrière qui vous ont particulièrement marqué ? Des rencontres avec des acteurs ou des réalisateurs ?

Jimmy Jean-Louis: C’est vrai que j’ai utilisé le fait que j’ai grandi et j’ai vécu dans plein d’endroits pour ensuite, une fois que j’avais plus ou moins une bonne base de carrière ici à Hollywood, retourner dans tous ces endroits et faire mon métier d’acteur. J’ai pu continuer à travailler ici aux Etats-Unis, mais j’ai pu aller jouer en France, au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Nigéria, au Ghana, Afrique du Sud, Indonésie, Brésil voire même plus loin…

Pour moi toute expérience est bonne. D’une certaine manière, je me sers de ce métier d’acteur pour acquérir le plus d’expériences dans la vie, pour connaître un maximum d’endroits et un maximum de cultures. C’est pour cela que chaque voyage, chaque film est super important pour moi.

Maintenant si on s’en tient à la base professionnelle, je dois dire que me retrouver sur un plateau avec à ma droite Robert de Niro, à ma gauche Jennifer Lawrence et en face de moi Bradley Cooper, on se dit : Ah quand même ! (Rires) On est aussi là ! (Rires). Alors c’est vrai il y a eu de belles expériences mais pouvoir retourner en Afrique et y tourner est quelque chose de très spécial pour moi. 

Bulles de Culture: Voyager dans le monde cela permet aussi de diffuser votre message car vous avez la fibre militante. Vous faites beaucoup de choses pour votre pays justement, est-ce que c’est aussi votre côté militant qui vous poussé à accepter ce rôle? N’est-ce pas participer d’une certaine façon en choisissant aussi d’incarner la personne qui est du mauvais côté de la barrière?

Jimmy Jean-Louis: C’est sûr qu’il y a plusieurs façons de défendre des causes, d’être militant. On peut se servir des réseaux sociaux et s’acharner à insulter tout le monde tous les jours, on peut passer à la télé et gueuler sur tout le monde. Moi je préfère le faire au travers de certains projets comme celui-ci grâce auquel je peux toucher un maximum de gens, c’est un autre moyen de communiquer. Oui, c’est vrai que c’est une des raisons pour lesquelles j’ai accepté de tourner dans ce film. En général, je me retrouve souvent dans des films qui nous amènent à discuter, qui provoquent un débat autour du sujet du film et cela est super important.

Les médias, la télévision, le cinéma, sont des moyens de communication, des moyens pour éduquer les gens. Alors oui on est là pour l »entertainment », mais on se doit d’éduquer les gens. Il y a un côté sérieux qu’il est nécessaire d’apporter et sur ça que je veux m’appuyer. Quelque soit le personnage que je vais jouer dans le film, bon ou méchant, ce qui est important ce que les gens en parlent après. 

Bulles de culture: En parlant justement d' »entertainemnt », vous pouvez être showman, vous avez été danseur, la musique doit donc tenir une place importante dans votre vie. Comment s’est passé le tournage avec Seun Kuti ? Le connaissiez-vous avant le tournage?

Jimmy Jean-Louis: Oui j’avais déjà rencontré Seun à l’occasion d’un concert à La villette à Paris. Il partageait la scène avec le regretté Tony Allen, le batteur de Fela et Mos Def. Et je vais très souvent au Nigéria, on s’est donc retrouvé à Lagos, on a passé des moments au « Shrine » avec Femi, je connais bien l’univers Afrobeat et surtout la musique du papa. Ce n’était pas quelque chose de nouveau pour moi. Je dois tout de même dire que les deux minutes de concert que l’on voit dans le film ne peuvent pas vous décrire ce que moi j’ai  vécu . Seun était vraiment à fond, il nous a fait un vrai concert d’une heure et demi et il le faisait vraiment pour nous. Nous avons tous fini sur la scène avec lui à chanter et à danser et là j’étais juste un gamin!

Bulles de culture: C’était le « Highlight » du tournage alors !

Jimmy Jean-Louis: Oh oui, de loin! C’était un moment inoubliable! Dans ma tête je me disais, je suis au Nigéria, sur un tournage, dans le lequel il y a un concert dément de Seun Kuti, et tout le monde est à fond!(Rires)

« je pense à Toussaint Louverture »

Bulles de Culture: Toujours en parlant de musique, certains acteurs racontent que pour chaque film ils ont un album, une chanson dans la tête. Est-ce que cela vous arrive également d’appréhender vos rôles de cette façon?

Jimmy Jean-Louis: Disons que j’approche mes rôles sérieusement mais je ne sais si je peux pas les définir aussi bien qu’ils arrivent à faire avec leur musique. Il y a certains personnages qu’on joue et qui nous collent peut-être un petit peu plus à la peau, et cela de part leur importance, je pense à Toussaint Louverture. C’est vrai qu’on a plus de mal à se démarquer de cela parce que c’est un sujet tellement lourd et tellement important qu’on peut mettre du temps à en sortir et parfois en garder des traces malgré tout. 

Bulles de culture: Il doit y avoir une pression supplémentaire d’incarner Toussaint Louverture justement?

Jimmy Jean-Louis: Ah oui, il y avait une pression monstre ! Surtout quand le personnage n’a jamais été porté à l’écran. J’étais bien conscient, en tant qu’haïtien, que mon visage pouvait potentiellement être celui de Toussaint Louverture à vie! Il y a donc cette envie d’assurer, de vouloir faire le meilleur boulot possible. Une chose est sûre c’est que j’ai donné le meilleur de moi-même. Maintenant le résultat est ce qu’il est et les gens peuvent en dire ce qu’ils veulent mais moi, je sais que je me suis donné à 150%. 

 Bulles de culture: Justement quand on passe de Toussaint Louverture à Lucien N’Djaré, il n’ y a pas une petite peur, lorsqu’on a réussi à si bien incarner le côté charmeur puis maléfique, que cela nous colle aussi à la peau ?

Jimmy Jean-Louis: Non, j’ai beaucoup cavalé et incarné plein de personnages, cela ne nous colle jamais à la peau comme on pense. Et si jamais on devait me cataloguer comme tel, je serai capable de me défendre. C’est une situation que l’on retrouve partout, aussi bien dans l’éducation que dans la politique ou la religion, alors si les gens veulent me parler de ça, allons-y, on va pouvoir en discuter! (Rires)

« la grande majorité des femmes ont subi d’une manière ou d’une autre la pression de celui qui a le pouvoir ».

Bulles de culture: Et vous, avez-vous été personnellement rencontré des personnes victimes de ce genre de situation ?

Jimmy Jean-Louis: Je pense que dans la société, il y a malheureusement beaucoup de personnes qui ont vécu ce genre de choses. Pas précisément les faits relatés dans La Convocation c’est à dire par un prof, mais la grande majorité des femmes ont subi d’une manière ou d’une autre la pression de celui qui a le pouvoir. La difficulté c’est pouvoir le reconnaître, et en parler. Vous les femmes devez affronter cela tout le temps. Quand vous cherchez un boulot et qu’on vous lance des phrases du genre: Si tu veux bien m’accompagner chez moi, ou en soirée… Des pressions invisibles que vous subissez et que vous gardez en vous, vous préférez ne pas en parler… Et c’est vraiment malheureux.

Bulles de culture: Pour finir, comment décrieriez-vous votre carrière en quelques mots? Il y a l’avis des autres certes, mais vous, quand vous vus vous retournez sur votre parcours, quels sont les mots qui vous viennent à l’esprit? Qui est Jimmy Jean-Louis? 

Jimmy Jean-Louis:  C’est difficile de se regarder dans un miroir, de parler ouvertement de soi-même. Je préfère laisser le jugement aux autres, qu’ils me voient comme ils veulent parce que finalement je ne sais pas qui je suis au fond. Je ne saurais pas dire la vérité sur moi. Je fais encore des choses qui me surprennent moi, le premier! (Rires) Alors si j’ose me décrire ce serait dire que je me connais alors que je m’étudie encore!

Bulles de culture: Certes, mais vous pouvez jeter un regard après toutes ces années sur ce que vous avez accompli et dire ce qui vous vient à l’esprit.

Jimmy Jean-Louis: C’est sûr que venant de là d’où je viens, je peux dire que je suis content de tout ce que j’ai pu faire, c’est certain. Venant d’Haïti, d’une famille qui vivait sans eau potable ni électricité à la maison, sans savoir ce qu’était le monde du cinéma, en passant par la France où j’ai été SDF pendant quelques mois avant de partir en Espagne, jamais je n’aurai imaginé que je ferais tout ce que j’ai pu faire. Ceci dit, il y a des rencontres qui ont été importantes, qui m’ont donné la force pour continuer.

Je pense à ma rencontre avec Nelson Mandela en 1994, qui m’a libéré de beaucoup de choses, ouvert les yeux sur plein d’autres. C’est cette rencontre qui m’a donné envie d’aller voir autre chose, de prendre le risque d’aller voir ce qui se passe en Angleterre et arriver aux Etats-Unis. Peut-être que sans cette rencontre je serai resté dans ma zone de confort, à me contenter de ce qu’on me donnait.

Alors oui, en considérant mon départ, je suis arrivé à un niveau plutôt intéressant et j’ai eu la chose de pouvoir côtoyer des gens de tous les univers et c’est une chance énorme. Alors si je dois relever quelque chose ce serait ma facilité à basculer d’un monde à un autre, d’un groupe de gens à un l’autre, et à me sentir à l’aise dans pratiquement toutes les situations. Je dois donc reconnaître que c’est quelque chose qui m’a beaucoup servi et qui me permet de continuer à travailler. 

« Je pense que Netflix a été beaucoup plus important qu’une sortie sur Grand Ecran »

Bulles de Culture: Alors qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter comme projet et avec quels réalisateurs voudriez-vous travailler ?

Jimmy Jean-Louis: Tous ! (Rires) Tous ceux qui veulent de moi et qui ont de beaux projets, je suis preneur ! (Rires). Plus sérieusement, j’aimerais continuer autant que je peux à faire des films qui montrent d’autres aspects du continent africain, c’est un vrai désir, faire des films en France forcément, continuer ici aussi bien sûr. Evidemment, je peux dire ce que je veux, cela ne veut pas dire que je vais l’avoir! (Rires)

Bulles de Culture: La Convocation est sur Netflix, une belle exposition pour le film. Est-ce, question habituelle maintenant, vous auriez voulu une sortie sur Grand écran?

Jimmy Jean-Louis: Pas nécessairement. Je pense que Netflix a été beaucoup plus important qu’une sortie sur Grand Ecran. Netflix a permis à ce film de toucher beaucoup plus de gens qu’il n’aurait pu le faire avec une sortie « classique » car il serait alors sorti dans 2 ou 3 pays seulement. Je n’ai pas le nombre exact mais je sais que La Convocation a été traduit ou doublé dans 40 pays. Donc pour ce genre de films, je préfère qu’il ait un maximum d’exposition et c’est ce que permet Netflix.

Et puis les choses changent, le monde change, il faut changer avec! Je peux comprendre qu’on ait envie de rester chez soi, dans son petit confort pour voir son film quand on veut. Aller au cinéma relève maintenant de l’événement et avec la taille des téléviseurs que l’on trouve maintenant, on peut recréer la magie de la salle. Et sinon, il faut savoir s’aligner.

Bulles de Culture: Cela fait écho à votre principale qualité qui est l’adaptabilité finalement.

Jimmy Jean-Louis: Peut-être! Parce que, encore une fois, nous ne savons pas qui nous sommes! L’être humain est tellement relou des fois! (Rires) Il va s’empêcher d’aller à la découverte de choses juste naturelles comme l’évolution! Quant à moi je m’efforce de rester très libre et très ouvert. 

En savoir plus :

  • La Convocation est disponible en streaming sur Netflix
  • Disponible depuis le 16 octobre 2020
Fanny N.

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