Dernière mise à jour : juin 28th, 2025 à 08:28 am
Dans Enzo, présenté en ouverture de la Quinzaine des Cinéastes, Robin Campillo (120 battements par minute)signe un film porté par la mémoire de Laurent Cantet (L’Atelier ; Être et avoir), son compagnon de route et coscénariste, disparu en avril 2024, qui aurait dû réaliser ce film. Ce projet inachevé devient, entre les mains de Campillo, un acte de transmission et de fidélité, mais aussi un geste politique : celui d’un cinéma qui explore l’adolescence comme moment de crise, non pas seulement intime, mais profondément collective.
Enzo (Éloy Pohu), 16 ans, est un garçon issu d’un milieu privilégié qui, au lieu de poursuivre les études d’excellence que sa famille attend de lui, choisit de devenir apprenti maçon à La Ciotat. Ce refus, silencieux, sans heurts apparents, agit pourtant comme une déflagration. « Ce qui nous intéresse, ce sont les paradoxes : sociaux, moraux, politiques », confie Campillo. « On voulait parler de l’adolescence non pas comme un simple passage de l’enfance à l’âge adulte, mais comme un moment de crise politique. Cette crise ne touche pas seulement le jeune, elle traverse toute la famille ».
Enzo n’est pas un adolescent révolté dans le sens classique. Il résiste sans fracas, par inertie, à la manière du fameux Bartleby : « I would prefer not to » (je préférerais ne pas). Cette forme de résistance silencieuse crée un malaise diffus autour de lui — dans sa famille, sur le chantier, dans les attentes sociales. « Aujourd’hui, les adolescents grandissent avec la peur de connaître une vie plus précaire que celle de leurs parents », poursuit Campillo. « Et les outils de contrôle social se sont considérablement durcis, de Parcoursup aux méthodes de répression policière. Le pouvoir exige d’eux des choix de vie de plus en plus tôt — jusqu’à parler d’orientation dès la maternelle ! ».

Face à cette injonction au choix, Enzo choisit l’inattendu : le concret, le dur, la matière. Le chantier devient pour lui un lieu de friction avec le réel, mais aussi de rêve. « Même s’il n’est pas particulièrement efficace sur le chantier, il y vit une forme d’utopie, un rêve », raconte Campillo. « Il sent que cette paix familiale est fragile, qu’elle peut céder d’un instant à l’autre ».
Sa rencontre avec Vlad, ouvrier ukrainien réfugié, introduit une dimension plus vaste, presque historique, au récit. Le lien entre les deux jeunes hommes, fait de gestes, de regards et d’un désir d’échappée, donne au film une sensualité inédite. « On pensait à la guerre d’Espagne, à cette dimension sensuelle, érotique, qui accompagne souvent les luttes. C’est quelque chose que nous trouvions très fort ».
Le trouble se prolonge dans la figure paternelle. Campillo renverse les schémas : ici, c’est le père (interprété avec intensité par Pierfrancesco Favino) qui incarne l’angoisse parentale, dans une attention qui frôle parfois l’oppression. « Il fait la cuisine, il s’occupe des tâches domestiques — mais ce n’est pas par pure bienveillance. Il se sert de cette attention comme d’un outil de contrôle, parfois jusqu’à une forme de perversité ». Obsédé par le dialogue avec son fils, le père incarne une parole qui veut tout dire, tout comprendre, face à un adolescent qui, lui, s’enferme dans le silence et l’ambiguïté.

Éloy Pohu, dans le rôle-titre, fascine par sa présence opaque. « À la fin du film, je ne sais pas mieux ce que pense Enzo qu’au début. C’est ce qui me plaît », confie Campillo. « L’acteur a aussi un rapport très particulier à son corps, une autodiscipline impressionnante. Cette ténacité, cette force d’inertie, correspondent parfaitement au personnage ».
Enfin, l’expression artistique d’Enzo — ses dessins étranges, parfois chargés de fantasmes masculins — agit comme une ligne de fuite. Campillo y reconnaît un écho aux aspirations de jeunesse qu’il partageait avec Cantet : « À cet âge-là, l’art est une manière d’explorer, de chercher à comprendre le monde, et surtout de se comprendre soi-même ».
Film de transmission, mais aussi d’émancipation, Enzo est un récit tout en tensions, sans solution facile. En plaçant la jeunesse au cœur d’un monde instable, Robin Campillo filme moins un personnage qu’un état : celui d’un âge qui cherche encore, en silence, à croire en quelque chose. Un cinéma de la retenue, mais jamais du retrait.
En savoir plus :
- Date de sortie France : 18/06/2025
- Distribution France : Ad Vitam
